ORLEANS –
SAINT-JACQUES DE COMPOSTELLE
15 Novembre 2006 - 19 Janvier 2007


« chi va piano, va sano e lontano »
sur la VIA TURONENSIS et le CAMINO FRANCES
Carnet de route
Cliquez ici pour trouver le découpage
détaillé des étapes
Avant propos
Tout au long du chemin, je tenais à
jour un carnet sur lequel je notais le déroulement de la journée, mes
impressions et d’autres commentaires. C’est absolument sans prétention. N’y cherchez
pas d’envolées lyriques ni de raisonnements mystiques. Au contraire, c’est un
peu comme le journal intime de Louis XVI : rien que du concret.

Novembre 2006
Mercredi 15 Novembre : Orléans – Beaugency : 30,4 km
Météo : doux et ensoleillé
Le chemin suit la Loire, sur la levée ou à
flanc de coteau. Par ce temps ensoleillé, les couleurs de l’automne sont très
vives. De nombreux tronçons, dans cette contrée pourtant familière, m’étaient
inconnus. Le chemin passe par La Chapelle Saint-Mesmin,
Saint-Ay, Meung et Baule avant de rejoindre Beaugency. Hélas de Saint-Ay à
Meung, j’ai longé la RN152,
ayant perdu le GR. Pause de déjeuner de midi à Meung. Messe de 18h30 chez les
Ursulines à Beaugency. Hébergement de qualité à l’Auberge de Jeunesse.
Jeudi 16 Novembre : Beaugency – Suèvres : 24,4 km
Météo : douceur et ciel menaçant,
puis pluie
Le chemin suit toujours la Loire, sur la levée. C’est
beau mais ça devient rapidement monotone. La plus belle partie est aux environs
de Tavers. La Loire
fait ensuite une grosse courbe autour de la centrale Nucléaire de Saint-Laurent
des Eaux : ainsi, on a longtemps à côté de soi les tours de
refroidissement, et on n’a pas l’impression d’avancer : c’est désespérant.
Je déjeune sous le pont de Muides. La pluie me permet d’étrenner mon
équipement : sac couvre-sac, pantalon Kway et couvre chef. C’est OK, sauf
pour la visière de la casquette qui se rabat avec le vent. Je suis tout
endolori : les hanches, les épaules, les pieds, avec ampoules. Qu’il est
dur de se remettre en chemin !

Le château de
Cour sur Loire
Vendredi 17 Novembre : Suèvres – Blois (Vineuil) : 17,4 km
Météo : frais et ensoleillé, avec
passages nuageux
Cette étape fut agréable, avec les
belles couleurs de l’automne sur les bords de Loire. Le chemin longe les
châteaux de Cour-sur-Loire, de Menars, passe à la Chaussée
Saint-Victor sous le viaduc de l’ancienne ligne de chemin de
fer de Blois à Romorantin. A Cour-sur-Loire, un vieux monsieur me propose
l’hospitalité. Arrivée à Blois : visite de la vieille cité et de la
cathédrale, des jardins, des quais. Belles couleurs d’automne avec soleil
rasant. Le soir, dîner chez Hervé et sa famille, à Vineuil. Le corps se
fortifie et s’endurcit, le sac à dos semble moins lourd à porter. Quelques
ampoules subsistent.

Les beles
couleurs automnales sur la levée avant Blois
Samedi 18 Novembre : Blois (Vineuil) – Chaumont sur Loire : 27 km
Météo : doux et ensoleillé, puis
couvert
Sympathique sortie de Blois avec
Hervé, sur les traces des tramways électriques disparus de Blois. Ensuite,
quoique dans un paysage agréable, le chemin se fait monotone. A Madon, je
déjeune et croise un sympathique groupe de randonneurs. Requinqué, j’atteins
aisément le village de Candé-sur-Beuvron, célèbre pour sa communauté
sacerdotale Saint-Martin. Je file ensuite à travers forêts et champs pour
rejoindre sans encombre Chaumont-sur-Loire. L’hôtel est plutôt piteux. Courses
et messe anticipée du dimanche à Onzain, en l’honneur de la Sainte-Cécile. L’harmonie
municipale accompagne la messe : quelle horreur ! Aussi moche que ce
village que je ne connaissais que par sa gare. Un gratin dans un bar me remonte
le moral qu’Onzain m’avait ratatiné. Mon sac à dos est trop lourd, c’est sûr.

La Cathédrale de Blois
Dimanche 19 Novembre : Chaumont sur Loire – Amboise : 22,6 km
Météo : frais, plutôt ensoleillé,
avec quelques nuages
Après un petit déjeuner attentionné,
près du feu de cheminée, je me dirige vers le chemin qui passe devant le
château de Chaumont. Aujourd’hui, l’itinéraire aura tantôt pris les Bords de
Loire, sur des chemins détrempés par la pluie de la nuit, tantôt pris les
flancs de coteaux, longeant ainsi châteaux et vignobles. L’arrivée à Amboise,
dans un après-midi ensoleillé, est bien agréable. Visite et recueillement dans
la superbe église Saint-Denis, du XIIe Siècle, avec retable de 1703, peintures
XVIIème et surtout une émouvante mise au tombeau du XVIème, polychrome.
L’église témoigne d’une communauté chrétienne vivante. L’arrêt dans cette église
me rappelle pour Qui je fais ce pèlerinage.

La
chapelle
du château d’Amboise par un beau soleil d’automne
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Lundi 20 Novembre : Amboise – Tours : 29,1 km
Météo : pluie !
Pas de petit déjeuner à l’auberge de
jeunesse d’Amboise ! Je pars sous un ciel menaçant qui se transforme vite
en pluie. Je marche à travers vignes et champs, traverse d’interminables zones
pavillonnaires. L’arrivée à Montlouis fut très désirée, avec une pause dans son
église. L’itinéraire me conduit ensuite sur l’autre rive, en passant par
Vouvray et par Rochecorbon. Belles sections à flanc de coteaux, mais aussi
passage pénible au bord de la RN152
et sentiers très boueux sur les bords de Loire. Tours se laisse désirer, le
chemin traîne en longueur sous la pluie. Enfin Tours ! La Cathédrale,
l’une des plus belles, puis la Basilique Saint-Martin,
haut lieu de la
Chrétienté. Quelle figure que ce
Saint-Martin, dont la charité légendaire est reconduite par les Sœurs
Bénédictines du Sacré-Cœur qui m’hébergent. Convivial repas avec deux dames et
un jeune prêtre. Gîte très sympathique…Saint-Patique, priez pour nous !
Mardi 21 Novembre : Tours – Sorigny : 23 km
Météo : frais, ensoleillé,
quelques nuages
Quel excellent accueil à
Saint-Martin ! C’est exactement ce genre de rencontres que je cherche sur
le chemin : fraternité et simplicité. Après un petit déjeuner solide, je
prends l’Avenue Grammont, puis longe le Cher sur un chemin plein de boue.
Interminables zones pavillonnaires jusqu’à Saint-Avertin, puis bitume et
circulation jusqu’à Montbazon. Pause déjeuner assez longue et courses à
Montbazon, dont l’église est très belle et très simple, même si elle date du
XIXème (si, si). J’aime énormément le XIXème, même s’il existe quelques
réalisations douteuses en particulier dans l’art religieux, comme par exemple
la basilique Saint-Martin de Tours. Arrivée tranquille à Sorigny, à la tombée
du soir. Voici déjà une semaine que je marche. A priori tout va bien :
forme, moral, matériel. Pourvu que ça dure, comme disait la mère de
l’usurpateur.
Mercredi 22 Novembre : Sorigny – Sainte-Maure de Touraine : 20 km
Météo : pluie et vent
Paysage de champs très monotone,
bitume, tout le long, et pluie et vent : quelle joie ! Mais qu’est ce
qui m’a pris de partir ! Ma veste en Goretex montre ses limites, mes pieds
sont extrêmement trempés. Toutes les églises (Sainte-Catherine de Fierbois,
Sainte-Maure de Touraine) sont fermées, quelle tristesse ! Que nous sommes
loin de l’âge d’or du pèlerinage. Je suis accueilli par un
« sarrasin » à Sainte-Maure de Touraine. L’accueil est Saint-Patique.
Entretemps, je me suis séché au bar PMU du coin. La course de chevaux a ses
adeptes. Qu’il est bon d’être au chaud, à l’abri de la pluie et du vent.
Jeudi 23 Novembre : Sainte-Maure de Touraine – Dangé
Saint-Romain : 24,1 km
Météo : pluie et vent et pluie et
vent et pluie et vent et pluie
La route serpente à travers champs.
Peu de forêts, peu de bocages dans l’ensemble : merci le remembrement
agricole ! Par chance, nous longeons souvent la voie ferrée où passent des
TGV. Passage à Maillé, village meurtri par la barbarie nazie. Arrêt café à la Celle Saint-Avant. Arrêt
ensuite aux Ormes, avec le beau château des d’Argenson. L’église est
ouverte : j’y fais ma pause repas. Entretemps, à Pont-de-Piles, j’ai
quitté l’Indre et Loire, pour gagner la Vienne. Malgré
la pluie incessante, les premières couleurs du Sud pointent leur nez :
tuiles romanes aux Ormes. Arrivée à Dangé Saint-Romain, petit village
saint-Patique, où la belle église néogothique me sert de refuge, avant d’être
accueilli par mon hôtesse, Mme Cheymol, qui arrive en 2CV. Accueil excellent
dans une belle maison, où j’ai pu laver mon linge. Je rends grâce à Dieu pour
l’accueil excellent qui m’a été réservé ce soir par Mr et Mme Cheymol. Exemple
que je voudrais suivre plus tard !
Vendredi 24 Novembre : Dangé Saint-Romain – Naintré : 33,2 km
Météo : pluie
Dure journée ! Suicidaire !
Elle a pourtant bien commencé mais j’ai fait beaucoup de bêtises. L’achat de
chaussures neuves au magasin d’usine Aigle de Dangé Saint-Romain a deux
conséquences : un sac trop lourd, car j’ai gardé mes vieilles chaussures
« au cas où », et deux giga ampoules aux talons ! Quelle
inconscience, quelle stupidité. Parti trop tard du magasin d’usine Aigle, c’est
exténué que j’arrive à Châtellerault, après une traversée interminable d’une
zone industrielle épouvantable. Mise à part l’église Saint-Jacques, cette ville
est laide. Accueil Saint-Pa au presbytère de cette église où je fais tamponner
ma créanciale. Après Châtellerault, le chemin longe la Vienne, puis passe devant
les curieuses ruines romaines du Vieux-Poitiers : un théâtre gallo-romain
en pleine campagne ! Mais le soir tombe. Il fait nuit quand j’arrive à
Naintré, et je me perds dans cette triste ville. Angoisse et panique de ne pas
trouver le gîte, à savoir la communauté Emmaüs. Enfin, je la trouve, excentrée,
loin du village, derrière l’autoroute. Quelle pauvreté, quel dénuement. Je ne
m’imaginais pas une telle pauvreté. Merci à toi, Abbé Pierre, d’avoir fondé la
communauté Emmaüs, d’avoir donné de l’amour à tous les gens pauvres et laissés
pour compte. Je suis très fatigué, et mes ampoules me font peur. Je ne voudrais
pas qu’elles m’arrêtent.
L’ultracélèbre
et incontournable statue de Saint-Jacques de Châtellerault
Samedi 25 Novembre : Naintré – Poitiers : 28,7 km
Météo : pluie et vent
Dure journée encore ! Emmaüs
était trop excentré par rapport au chemin. Mais j’ai pu discuter de façon très
Saint-Patique avec les gens de la communauté. La météo se fait hostile, un fort
vent de face ralentit ma progression. Le chemin évite cette fois-ci le bitume,
en empruntant l’antique voie romaine. Inconvénient : boue et vent. A la
monotonie du paysage succède la monotonie de la zone pavillonnaire de Buxerolles.
C’est totalement exténué et endolori que j’arrive à Poitiers, d’une part à la
sombre église de Notre-Dame la
Grande, et d’autre part chez Bénédicte et Dominique qui me
reçoivent fort agréablement. La soirée se passe chez une de leurs amies, autour
de souvenirs de voyage du Pérou. Mon corps est endolori par ces deux dures
journées de marche sous la pluie avec des chaussures neuves ; mes ampoules
sont très douloureuses, et mon mollet gauche donne de vives inquiétudes.
Panique ! Heureusement que dimanche sera consacré au repos.

Notre Dame la Grande, Poitiers (il eut
été une hérésie de ne pas la photographier)
Dimanche 26 Novembre : Poitiers – Saint-Martin du Ligugé : 10 km
Météo : soleil (enfin !)
Grasse matinée, puis messe à la
cathédrale Saint-Pierre de Poitiers, avec accompagnement par le Grand Orgue
Clicquot ! Quel bel instrument, quel beau buffet. Saint-Patique déjeuner
avec Bénédicte et Dominique, puis départ en milieu d’après-midi vers Ligugé. Le
GR passe dans une vallée quasiment inondée, car le Clain est chargé des pluies
de ces derniers jours. Ca me permet de valider l’étanchéité de mes nouvelles
chaussures. Hélas la nuit tombe vite, et c’est par des départementales
surchargées de voitures que j’atteins l’abbaye Saint-Martin du Ligugé. Accueil simple
par le frère hôtelier. Je salue Frère Philippe de la part de Christophe. Repas,
complies, au lit !
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Lundi 27 Novembre : Saint-Martin du Ligugé – Lusignan : 23,4 km
Météo : soleil
Laudes avec les moines, dans leur
belle église de style dépouillé, mais dont l’agencement me fait penser à une
basilique romaine. Le chemin est très varié, passant à travers bois, entre les
bocages. Les champs sont petits et diversifiés. Un beau temps m’accompagne
toute cette journée. De Ligugé, j’ai pu rejoindre l’itinéraire officiel, qui
longe la ligne Poitiers – La Rochelle. A
Coulombiers, rencontre conviviale avec M. Dupuy, ancien pèlerin ayant cheminé
en 2000 avec son cousin militaire. Lui et son épouse m’invitent à déjeuner.
Ensuite le chemin continue toujours entre champs et bois, sous un soleil
couchant. Belle arrivée à Lusignan, dont le centre ville (Halles, église,
maisons à pan de bois) est très remarquable. J’y rencontre mon hôte, Mme Guy,
qui me fait visiter l’église et ensuite m’accueille chez moi. Santé :
mieux. Mes pieds reprennent leur vigueur et je fais attention de démarrer
lentement, de faire des pauses régulières, et de boire suffisamment pour mieux
me ménager.

Coucher de
soleil dès 17 h du coté de chez Mélusine
Mardi 28 Novembre : Lusignan – Chenay : 22,1 km
Météo : pluie
Départ vers 9h15, de chez M. Mme Guy,
avec qui nous avons parlé de nos structures d’église. Dans le diocèse de
Poitiers a été mis en place le système de communautés locales pour animer
l’Eglise locale. Jusqu’à Saint-Sauvant, le chemin passe à travers des bocages,
et hélas il est soit boueux, soit herbeux, ce qui est harassant. Après
Saint-Sauvant, où j’ai déjeuné dans l’église, le chemin prend d’agréables
routes de campagne, passant notamment par le joli hameau de Jassay (en terre
protestante). Malheureusement, le guide étant imprécis, me voici le long de la D950 pour 5 km. Néanmoins l’arrivée à
Chenay est tranquille.

Chenay rien
vu
Mercredi 29 Novembre : Chenay – Melle : 16,1 km
Météo : soleil et douceur
exceptionnelle
Très riche discussion avec Mr et Mme
Aubert, d’Aubervilliers, lors du dîner dans la chambre d’hôtes. Nous avons
parlé cinéma et religion. Mes hôtes sont bien Saint-Patiques. Le dîner est copieux.
M et Mme Aubert sont vraiment charmants et je me réjouis de les avoir
rencontrés. Départ sous les brumes matinales. La journée s’annonce belle. Le
chemin serpente dans un paysage de bocages. Vallons et fermes empêchent toute
monotonie. La chaleur me fait quitter veste et polaire. C’est en bonne forme
que j’arrive à Melle, belle petite ville avec trois remarquables églises
romanes. Le gîte, dans une maisonnette de garde-barrière, est impersonnel et me
fait regretter la convivialité d’une chambre d’hôtes.

Le chevet de
l’église Saint-Pierre à Melle
Jeudi 30 Novembre : Melle – Aulnay de Saintonge : 32,2 km
Météo : frais et ensoleillé.
C’est dans la brume et le froid que
commence cette journée. L’itinéraire nous fait prendre des chemins et des
petites routes bordées de grands arbres et de haies hautes, longeant des petits
champs et des prés où paissent les vaches. Paysage très calme, très reposant,
et où on se sent à l’aise. Les rivières sont claires. Nous passons à
Brioux-sur-boutonne (bel harmonium Alexandre dans l’église), avec sa grande
place du foirail. Ensuite, le chemin progresse par vallées et vallons.
Néanmoins, l’arrivée à Aulnay de Saintonge se fait attendre, et les pieds,
ainsi que le dos, sont meurtris. Le gîte d’Aulnay est remarquable de confort et
de propreté, et je ne peux que remercier la municipalité pour ce grand geste
envers les pèlerins.
Décembre 2006
Vendredi 01 Décembre : Aulnay de Saintonge – Saint-Jean
d’Angély : 23 km
Météo : frais et nuageux
Journée en trois temps : d’Aulnay
aux Eglises d’Argenteuil, ce sont d’immenses champs à perte de vue ; puis
leur succède un agréable paysage de rivières et de peupliers, jusqu’à
Courcelles. Enfin, l’arrivée à Saint-Jean d’Angély est crasseuse. Les abords de
cette ville sont tristes et sales, mais le centre ville, surtout avec la belle
façade de l’Abbatiale, a beaucoup de charme, le charme d’un chef-lieu de canton
endormi, avec son hôtel de ville néo-renaissance, sa place du marché, ses
ridicules monuments et son palais de justice néo-classique (avec colonnes
naturellement). L’accueil par le Centre Culturel Européen est de grande
qualité ; les chambres, dans l’ancienne Abbaye, proposent un confort digne
d’un grand hôtel. Des pèlerins sont passés avant moi, courant Novembre,
notamment un certain Laurent, de l’Eure. Les rencontres sont plutôt avec les
gens des lieux traversés. Le chemin de Tours prend un peu l’allure d’une
retraite dans une abbaye, alliant silence et contemplation : contemplation
de la nature, des gens, mais aussi contemplation intérieure de sa vie. Les
pèlerins sont peu nombreux, mais une présence les unit. Le chemin de Tours en
Novembre-Décembre est une expérience ascétique.

Photo de mon
sac à dos devant les Eglises d’Argenteuil
Samedi 02 Décembre : Saint-Jean d’Angély – Saintes : 36,4 km
Météo : doux et nuageux, pluie à
l’arrivée
Départ de bonne heure de Saint-Jean
d’Angély, pour affronter cette longue journée. Le chemin travers de nombreuses
forêts, rendant la marche d’une part agréable et variée, loin des paysages de
champs remembrés, mais d’autre part difficile, car les sentiers en sous-bois
sont extrêmement boueux en cette saison. J’acquiers une grande familiarité avec
la boue : je la domine ! La Saintonge possède un patrimoine
exceptionnel ! Que d’églises romanes aux chapiteaux travaillés et aux
porches sculptés : Aulnay, Fenioux, le Douhet, Fontcouverte puis
Saintes ! Sans compter les ruines romaines, dont celles de l’aqueduc de
Saintes. Difficulté du chemin : à Fenioux, un fermier peu scrupuleux a
simplement barré le chemin par un clôture électrique, laissant libres ses
chiens menaçants. Le chemin, lieu de rencontres, est aussi témoin de la bêtise
humaine et du refus de l’autre. Grâce à la variété des sections traversées,
ponctuées par ce patrimoine époustouflant, même si l’on n’est pas spécialement
attiré par l’Art Roman, les 36
km ont pu être franchis sans trop grande difficulté. Les
derniers km font ressentir la fatigue des pieds mais aussi celle du dos. Hélas,
mon lieu d’hébergement, le séminaire, est très excentré ! Ce temps
d’exaspération est heureusement compensé par l’accueil fraternel de Sœur
Marie-Paule. Le séminaire, hélas vidé de ses séminaristes, est une grande
bâtisse de la fin du XIXème, austère mais confortable, comme l’Eglise grande
bâtisseuse savait les construire, montrant une extraordinaire vision de
pérennité et de croissance, démentie en ce siècle ! Ce soir-là, je
m’inquiète de mes douleurs au dos, à l’épaule gauche pour être plus précis. Mon
sac est trop lourd : dois-je passer de l’essentiel au nécessaire pour
survivre ?

Quelque part
entre Saint-Jean d’Angély et Saintes
Dimanche 03 Décembre (Saint François-Xavier) : Saintes :
journée de repos
Météo : méchante pluie
Visite de Saintes, avec messe du
dimanche à la
Cathédrale Saint-Pierre. Très bel orgue
(styles Louis XIII et Louis XV), mais assistance ultra-BCBG. Qu’ont-ils tous
ces cathos bien-pensants à confondre identité sociale et foi ? La foi en
Jésus ne se résume pas à l’adoption des tenues et d’attitudes quasiment caricaturales !
Il y avait un groupe de lycéens de Bordeaux vraiment gratiné. Visite de
l’Abbaye aux Dames et de Saint-Eutrope (mutilée en 1803 par vandalisme d’Etat).
Visite de beaux petits musées : le Présidial (peintures XVIIe, XVIIIe),
l’Echevinage (peintures XIXe, XXe), et surtout le musée Dupuy-Mestreau
(collectionneur éclectique), très intéressant. De quoi en plus sécher les
vêtements atrocement mouillés par la pluie. Lecture dans la cathédrale de la
restauration mouvementée de l’orgue par Y. Sévère (1975-1986). Des déboires
administratifs à n’en plus finir avec les MH, ce qui est clairement transcrit
dans la brochure.
Aujourd’hui…solitude plus que silence.
Les pluies, les envies incompressibles de pisser, les dépenses et l’inactivité
me pèsent. Les visites aux musées furent d’agréables compensations. Le chemin
de Saint-Jacques en cette saison est quand même un terrible renoncement. Que je
suis loin de l’enthousiasme de la veille du départ, autour d’un repas dans une
pizzeria !
Alléluia ! J’ai rencontré
aujourd’hui une pèlerine : Céline, belge du côté de Maastricht, qui
chemine depuis Septembre, à sa guise. Elle a notamment été hébergée par Messian
à Neuville-aux-Bois. Je suis le premier pèlerin qu’elle rencontre, et
vice-versa… Quelle joie ! Que cette rencontre fut ardemment désirée,
quelle émotion. Je remercie Dieu de m’avoir fait attendre ce moment-là et de
m’y avoir préparé par cette austère journée.
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Lundi 04 Décembre : Saintes – Pons : 22,2 km
Météo : vent et pluie
Le séjour à l’auberge de Jeunesse de
Saintes fut un beau terrain de rencontres : Céline, pèlerine belge, puis
un étudiant en horticulture, un Anglais naturaliste excentrique et une jeune
mère de famille de milieu défavorisé. Tant de destins différents ! Le
départ de Saintes fut plutôt agréable en longeant la Charente. Ensuite,
après la base militaire, le paysage se fait plus désolé avec des grands champs
sans aucun arbre, ne laissant aucun obstacle au vent violent qui sévit
aujourd’hui. La bruine tombe par rafales venant de l’ouest. La boue, issue
d’une terre grise et grasse, colle aux pieds. A une bonne heure de l’arrivée,
mon hôte, Mr Richard, me rejoint et nous marchons ensemble jusqu’à la petite
ville de Pons. Après l’arrivée, il me fait visiter Pons en voiture. Belle
journée, malgré la pluie !

Pons :
l’hôpital des Pèlerins (ancien tracé de la
N10)
Mardi 05 Décembre : Pons – Nieul le Virouil : 16 km
Météo : doux et nuageux
Vive le bon gâteau de pèlerin de Mme
Richard, qui sait si bien le faire et le vendre. Leur accueil fut chaleureux et
plaisant. Vive la N137 !
L’utiliser m’a permis d’éviter le tracé tarabiscoté du chemin officiel. Il est
bon de proposer des sentiers éloignés des grands axes, mais ceci ne doit pas se
faire en dépit du bon sens ! L’itinéraire officiel rajoute 5 km entre Pons et
Saint-Genis : intolérable ! Les bas-côtés de la N137 sont larges et le trafic
n’est pas énorme. Résultat : j’arrive au gîte dès 14 h, pauses incluses.
Comment passer l’après-midi ? Seigneur, je dois pouvoir accueillir avec la
même confiance les joies et les difficultés du chemin : pluie, boue,
tracé, temps libres aux étapes…
Mercredi 06 Décembre (Saint-Nicolas) : Nieul le Virouil –
Saint-Martin Lacaussade : 36
km
Météo : doux et ensoleillé,
grains passagers
Le gîte « Chez Fanou », en
cours d’aménagement par Stéphane, accueille non seulement les pèlerins mais
aussi les chevaux. Stéphane me raconte ses déboires administratifs avec la
sécurité et les impôts, à cause d’un voisin délateur. Le repas du soir, copieux
et de qualité, s’achève devant Rabbi Jacob. Quel plaisir de revoir ce bon vieux
film avec l’inénarrable Louis de Funès. Après une nuit réparatrice, je pars dès
8 h avant le lever du jour pour accomplir la longue étape qui m’attend. Départ
en douceur, puis c’est parti ! Revive la N137 qui me fait éviter les aberrations du trajet
officiel. Pause café à Mirambeau (superbe harmonium Alexandre dans l’église),
déjeuner à Saint-Aubin de Blaye. Le paysage, vallonné, est très varié.
Apparaissent des pins parasols. Les km se font peu sentir sauf à la fin, comme
d’habitude. La fin de la marche a lieu sur une ancienne plate-forme de voie
ferrée transformée en piste cyclable. Mme Defossé m’accueille gentiment à
Saint-Martin La Caussade
– toujours Saint-Martin ! – dans un gîte petit mais de grand confort. La
météo fut ensoleillée malgré quelques grains qui rendaient le ciel
particulièrement beau, entre le bleu du ciel et les filets gris de la pluie.
Ces 36 km
furent moins éprouvants que ce à quoi je m’attendais.
Jeudi 07 Décembre : Saint-Martin Lacaussade – Le Pian Médoc : 25,5 km
Météo : vent et pluie
Départ à 8h30 pour rejoindre
l’embarcadère à Blaye. La pluie se met à tomber, et elle ne me quittera pas de
la journée. Le passage de la
Gironde s’effectue par le bac « le Verdon », vieux
bateau dont la salle des passagers sent bon les années 60 avec ses panneaux de
formica. On se croirait presque dans une USI ! Ma journée dans le Médoc
peut se découper en trois phases : d’abord les vignes et les prétentieux
châteaux Pinard, puis d’innombrables et mornes zones pavillonnaires où s’étale
le mauvais goût de Mr Tout le monde, et enfin de la forêt. Comme à mon
habitude, et surtout lorsqu’il pleut, je râle contre le guide. J’ai la joie de pouvoir
contempler la nature, dont de nombreuses espèces de champignons. Quel plaisir
de prendre le temps d’admirer la nature, la création, par cette saison !
Surprise : Sœur Marie-Annick m’appelle : elle me donne une adresse à
Bordeaux et me confie à ma prière Jessica, 17 ans, en mal de vivre. Quel
témoignage de foi. Je désire vraiment porter cette jeune femme en danger dans
ma prière tout au long de ma marche. Quelques réflexions : les églises
sont fermées en Gironde, quel dommage ! Le monde est peuplé de voitures,
c’est déshumanisant. J’aime la marche, activité fondamentale de l’homme et
expression tangible de sa liberté. C’est en marchant que l’humanité a peuplé le
monde. Arrivée au Pian Médoc : mauvaise surprise : le gîte est encore
à 2 km.
J’aurais dû m’en douter avec le nom de ce gîte : ermitage ! Ce sont
les sœurs de Marie-Joseph et de la Miséricorde qui y habitent, communauté
vieillissante jouxtant un établissement scolaire de jeunes en difficulté.
L’accueil des sœurs est très hospitalier : ce ne sont pas moi qu’elles
accueillent, mais c’est Jésus-Christ !
Vendredi 08 Décembre (Immaculée Conception) : Le Pian Médoc –
Bordeaux : 17 km
Météo : pluie et vent
Petit déjeuner énergétique chez les
sœurs. Peu après le départ, malgré une heure de marche sans pluie, le temps se
dégrade vite, avec vent et grains assez violents. L’itinéraire officiel
confirme nettement sa propension à préférer les zones pavillonnaires – dont le
Médoc est richement pourvu – et les routes à fort trafic. Me voici rapidement
jeté en pâture sur la D2.
Avec ma cape de pluie qui se déchire, je ressemble à un extraterrestre ou pire
à un clochard. Ceci représente à mon esprit un fort renoncement personnel, que
de subir brutalement le regard des autres et en particulier celui des
automobilistes engoncés dans leur voiture bulle. Dans les campagnes règne
indubitablement le tout automobile. La zone pavillonnaire est un summum de
déshumanisation. Cette étape, sillonnant dans un paysage de banlieue, fut
absolument laide ; hélas l’itinéraire n’a eu aucun état d’âme et a
froidement emprunté un axe chargé et sans aménagement piéton. Magasins en tôle,
barres d’immeubles et pylônes électriques furent mon quotidien, le tout sous la
pluie. J’ai donc progressé très vite et suis arrivé dès 13 h à mon point d’arrivée,
la paroisse Saint-Amand recommandée par Sœur Marie-Annick. Belle église
néogothique 1880 et presbytère moderne. J’y laisse mon sac pour faire un tour
en centre-ville : cathédrale et musée des Beaux-Arts, puis retour au
presbytère. Messe de l’Immaculée Conception et repas fraternel avec le père
Meunier, puis repos mérité.
Samedi 09 Décembre : Bordeaux – Gradignan (Prieuré de
Cayac) : 13,9 km
Météo : gris, mais sans pluie
(rare)
Petit déjeuner saint-Patique avec le
père Meunier, visite de Bordeaux : assurément une belle ville. Que de
beaux ensembles de style Louis XV ! On ressent tout le passé glorieux de
cette cité. Les églises sont richement décorées : Saint-André, Saint-Paul,
Notre-Dame, Saint-Seurin, Saint-Pierre. Hélas, d’autres restent fermées :
Sainte-Croix et Saint-Michel. J’ai visité les quartiers anciens vers
Saint-Michel, où règne une ambiance outre méditerranée très chaleureuse.
Serais-je allé plus loin que Saint-Jacques ? De somptueux buffets d’orgue
Louis XV réjouissent mes yeux : Saint-André, Notre-Dame, Saint-Seurin.
Qu’Orléans est pauvre en orgues à côté de Bordeaux ! Si les merveilles
architecturales de la ville m’enchantent, en revanche je me sens très décalé
par rapport aux gens. Le centre ville possède les mêmes vitrines que partout
ailleurs, essentiellement des vitrines de mode. Les gens semblent faire une
très grande part au paraître, et souvent, je rencontre des groupes de jeunes
tous clonés. Bordeaux, ville du paraître ? Alors que mon pèlerinage
représente un terrible renoncement vestimentaire, surtout lorsqu’il pleut.
L’ambiance factice des préparatifs de Noël renforce la peine que j’ai de
constater que notre société s’enfonce de plus en plus dans le matérialisme et
le consumérisme. Que de monde dans la rue Sainte-Catherine, que les églises
sont vides…Après avoir acheté une nouvelle cape de pluie chez Go Sport dans
cette fameuse rue Sainte-Catherine, après m’être troublé les sens à la Fnac, je reprends la route
vers le prieuré de Cayac, laissant la belle ville de Bordeaux derrière moi. Je
traverse donc toute la ville de Talence et de Gradignan, et arrive sans
encombre au prieuré où je suis accueilli chaleureusement par Michel Redriego,
apôtre de Saint-Jacques. Rencontre courte mais intense. Je vais à la messe du 2e
dimanche de l’Avent à Gradignan. L’église est comble, la communauté jeune et
vivante : quel beau signe. Par contre, je n’ai rien à manger, mais par
chance il y a un vendeur de pizzas. Demain, les Landes !
Dimanche 10 Décembre : Gradignan – Le Barp : 26,5 km
Météo : brumeux, puis
ensoleillé !
Aujourd’hui, le départ se fait dans la
brume. Le chemin suit d’abord une route assez chargée pour un dimanche, qui
serpente à travers une zone d’habitats épars. Par chance, je trouve une
alimentation ouverte, qui me permet de faire le plein de nourriture pour
dimanche et lundi, et ainsi de surcharger mon sac à dos. Le chemin quitte les
zones d’habitation pour s’enfoncer franchement dans les Landes, parfois
ponctuées d’exploitations agricoles équipées de systèmes d’irrigation mobiles.
C’est le désert des Landes : pins à perte de vue. Par chance, la brume
disparaît et laisse place en milieu d’après midi au soleil, si rare depuis que
je marche. L’arrivée au Barp est aisée, et je trouve le plus petit gîte qui
soit. C’est une gageure que de faire tenir un gîte avec douche et coin cuisine
dans un espace si restreint ! Mais l’essentiel est présent.
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Lundi 11 Décembre : Le Barp – Mons (Belin-Béliet) : 19,6 km
Météo : froid puis doux et
ensoleillé
La lecture du Livre d’Or du Barp
m’avait prévenu : j’allais être réveillé par les coqs. Ca n’a pas
manqué : ces animaux (ils étaient deux) ont eu un comportement conforme à
ce que j’avais appris dès la maternelle : cocorico, cocorico. Après un
petit déjeuner au bar du coin, ultreïa, en route. Le chemin me fait traverser
la forêt landaise, vaste et silencieuse. J’observe les traces d’animaux sur le
sable couleur de cendres. Hier, c’étaient les champignons que je contemplais.
Le temps est splendide et le passage dans les Landes est très agréable. Jusqu’à
Belin-Béliet, la route est droite. Mais à partir de ce village, comme nous
rencontrons la vallée de l’Eyre (ou de la Leyre), le paysage est plus varié, avec des
courbes et des coteaux. Après une pause ensoleillée à Béliet, la suite du
chemin est facile et agréable Le gîte de Mons, réputé, est une ancienne grange
restaurée avec goût, près de l’église romane. L’hospitalière est bien aimable
et toute attentionnée. Et je retrouve la trace du petit monsieur raciste de cet
été, qui a laissé ici un souvenir infect. Quelle coïncidence. Je profite des
radiateurs pour laver mon linge, sous-vêtements et chaussettes. Physiquement,
c’est la forme. Attention au dos. Demain sera une longue étape : 37 km, jusqu’à Labouheyre.

L’église de
Mons
Mardi 12 Décembre : Mons – Labouheyre : 37,4 km
Météo : gris puis ensoleillé.
La nuit fut excellente dans ce beau
gîte de Mons, et le linge propre et sec. Lever tôt pour cette longue journée.
Rapidement, l’itinéraire longe l’autoroute chargée d’automobilistes pressés et
de camions (merci les syndicats cheminots d’avoir mis les trains sur les
routes !). Quel romantisme…une fine bruine se met à tomber, quelle
horreur. Au Muret, pause café dans un bar, et appel de Pauline. Après ce
village, nous marchons sur une nationale (la N134), pour conserver les bonnes habitudes
inculquées par le guide. A Castelnau, village landais où les chiens méchants
aboient, c’est avec regret que je quitte la route surchargée pour emprunter une
petite route de forêt qui deviendra extrêmement monotone, entre pinèdes et
exploitations agricoles, jusqu’au village de Pissos que j’atteins vers 13h30
avec un estomac qui crie famine. Dans l’église néogothique 1880 au clocher
porche passe-partout, surprise : non pas le mobilier liturgique unifié,
mais le buffet d’orgues, extraordinaire, unique, incroyable : un cadre
doré trapézoïdal, avec des rinceaux de feuillage, entoure les tuyaux de montre.
L’originalité marquée cède le pas à un degré de kitsch rarement atteint,
néanmoins avec un goût sûr. Cet orgue, qui détonne dans cette église très
conventionnelle avec son lot de statues XIXème en plâtre, pourrait provenir
d’une salle de spectacles. Après m’être restauré à Pissos, avec déjà 21 km dans les jambes, je
reprends la route. Le chemin, fait rare, est agréable, dans un décor de pins
enracinés dans le sable. Le soleil pointe son nez et donne de belles couleurs.
Je contemple la riche variété de champignons : soit des boules jaunes
remplies de poudre (c’est amusant de les écraser), soit d’immenses champignons
marrons avec un large chapeau, soit des petits champignons oranges ou violacés.
Spectacle qui m’est rarement donné d’admirer ! Cette saison m’offre la
joie d’apprécier la nature sous un autre aspect. Des clairières récemment
exploitées ressemblent à un paysage lunaire grâce au sable gris. Tout cela dans
un silence très feutré. Hélas, après le beau village d’Escoursolles, commence
le calvaire : 10 km
de ligne droite, avec le soleil en face (qui ensuite se couche et laisse place
au froid). Je suis extrêmement exténué, et ces derniers km sont très
éprouvants. L’arrivée à Labouheyre se fait au crépuscule et l’hôtel n’ouvre
qu’à 19h. Une bière au café des Sports de Labouheyre me redonne un peu d’énergie
pour écrire ces présentes notes.
Mercredi 13 Décembre : Labouheyre – Escource (Cameleyre) : 15,6 km
Météo : froid, brumes matinales
puis soleil
La tenancière du café des Sports
n’était pas aimable. L’accueil fait à l’hôtel le Dahu plus nettement chaleureux,
entre le patron, sa mère et une jeune femme africaine qui fait bien le
couscous. Les sordides hôtels du Caire pour routards désargentés n’ont
cependant rien à envier à cet hôtel assez délabré. Comment est-il possible
d’accepter un tel laisser-aller ? Ce fut en plus la nuit la plus chère
depuis un mois ! Hôtel miteux, alors qu’à Saint-Jean d’Angély j’ai eu le
confort d’un trois étoiles dans la belle abbaye. C’est la rançon de cette basse
saison. Labouheyre est une petite ville plutôt pauvre et vieillotte, malgré une
architecture basco-landaise typée, malgré des platanes curieusement taillés.
Une petite ville endormie, mais vivante à travers la gentillesse des dames de
la paroisse qui préparaient des obsèques en l’église Saint-Jacques, témoin du
chemin de Compostelle. Eglise proprement entretenue et qui dispose d’un bel
harmonium J.Richard d’Etrepagny, en bon état et en service. La dame de la
paroisse tamponne ma créanciale. La visite de la gare, sur la ligne des Landes,
ne donne rien à cause de la brume, qui m’empêche de voir l’immense ligne droite
où a eu lieu le record mondial de vitesse sur rails de 1955. Donc je pars vers
Escource. Le chemin emprunte de sympathiques petites routes traversant la
pinède, et la brume se lève, laissant de chatoyantes couleurs. Encore un beau
festival de champignons de toutes sortes, tailles, formes et couleurs.
L’arrivée à Escource a lieu tranquillement vers 13h30. Je trouve sur la place
principale entre église et mairie un banc au soleil pour me restaurer. Je
continue doucement vers Cameleyre, lieu de mon gîte. J’arrive tôt, vers 15h30.
Le gîte est petit, mais chaleureux : 5 places. Il est surtout pensé pour
l’été, avec douche à l’extérieur. Harry et Dita sont d’anciens pèlerins
néerlandais, et vivent en France. Malheureusement, ils vont devoir déménager de
leur belle maison landaise. Espérons que leur successeur reprenne l’esprit du
chemin. Ils m’ont invité à dîner chez eux. Quelle belle maison, décorée avec
goût, restaurée avec soin. Repas discret et intime autour d’une choucroute. Je
prends ma douche chez eux, et ils me préparent deux bouillottes. Il est vrai
que ce gîte, sorte de grande cabane de jardin, est rudimentaire, sans eau ni
chauffage. Enfin, il existe et l’accueil est fantastique. Merci encore, Harry
et Dita ! La nuit, le ciel clair laisse voir toutes les étoiles, loin que
nous sommes de toute ville. Ce soir sera le 29e lit depuis que je
suis parti de chez moi. Je suis là, heureux, entre chaud et froid, avec mes
bouillottes qui rayonnent à travers le sac de couchage. Redécouvrir les choses
simples de la vie, loin de ce consumérisme étouffant, telle cette émission de
télé sur Canal + à l’hôtel ce matin, lors du petit déjeuner : animateurs
« jeunes » surmaquillés débitant des futilités. Eh bien non, notre
existence humaine n’est pas là pour nous laisser étouffer mais pour vivre en
vérité.
Jeudi 14 Décembre : Escource (Cameleyre) – Taller (Runcaou) : 28,7 km
Météo : froid et brumeux, puis
ensoleillé
Les bouillottes ont duré jusque vers
4h du matin, et j’ai très bien dormi. Le réveil fut difficile : pèlerin,
lève-toi et marche. Gelées matinales avec givre : l’effet est saisissant,
de même que le froid. Des pins, des pins, des pins…oui, mais des grands, des
petits, des coupés, des élagués : quelle variété dans la monotonie.
Quelques étapes auparavant, entre Charente-Maritime et Gironde, j’avais
beaucoup apprécié la N137
et je me l’étais appropriée. Aujourd’hui, l’histoire est similaire, mais au
profit de la D140,
qui me promène d’Escource à Onesse, où je fais une première pause, puis vers
Lespéron, charmant village aux maisons de style villégiature très espacées, et
enfin jusqu’à Runcaou où je passerai la nuit. Les brumes se sont levées
progressivement, laissant place aux belles couleurs du soleil hivernal. Ainsi,
à Lespéron, j’ai eu un pique-nique au soleil, face à une école dans la cour de
laquelle les enfants piaillaient. Dans ce village très pittoresque, j’ai aperçu
pour la 1ère fois depuis mon départ un fronton de pelote basque, qui
annonce l’extrême sud-ouest. L’architecture est très attachante : il y a
d’une part les fermes landaises à colombages, de toute beauté, puis les
constructions régionalistes basco-landaises des années 20-30, et enfin des
maisons plutôt de style station thermale au bord de mer. Peu de pavillons dans
cette région. Par chance, les églises sont ouvertes, de style néogothique en
plâtre (autels, vitraux, statuaire…) présentant à vrai dire peu d’intérêt
historique ou artistique. Seule la maçonnerie semble ancienne (clocher de
Lespéron, ainsi que l’abside). Je me réjouis d’être passé par les Landes, dont
les maisons sont superbes, mais il est temps de les quitter et de m’approcher
des contreforts des Pyrénées. Il y a quand même un peu de lassitude devant ces
pins. La chambre d’hôtes du Runcaou jouxte une belle maison landaise à
colombages. L’accueil y fut très saint-Patique.
Vendredi 15 Décembre : Taller (Runcaou) – Dax : 32 km
Météo : gelées matinales, puis
doux et ensoleillé.
« Ami pèlerin, installez-vous,
c’est ouvert ». C’est ainsi que j’ai été reçu par Mme Seguin, qui s’était
absentée momentanément. Sa chambre d’hôtes est meublée avec goût et présente un
grand niveau de confort. Grâce à la machine à laver combinée à l’action
efficace des radiateurs, j’ai pu laver mon linge sale mais aussi ma veste en
GoreTex qui a retrouvé un rouge éclatant. Mme Seguin loge dans une belle maison
landaise. Le soir, nous dînons au coin du feu et discutons de religion, dans
les thèmes actuels : le Téléthon et la polémique suscitée par l’Eglise
Catholique, et l’acceptation par le Vatican de la messe de Saint Pie V. Riche
discussion. Le lendemain, départ dans une belle ambiance de givre, et j’ai la
joie d’assister au lever du soleil sur la forêt landaise. Je passe par Taller
(on m’y offre le café), puis par le joli village de Gourbera, et le chemin
passe ensuite dans un remarquable sous-bois, ayant abandonnée les lignes
droites au profit d’un tracé sinueux propice à la contemplation de la nature.
Ce jour-ci m’est donnée l’occasion de voir un sanglier (le matin) et une sorte
de petite souris très amusante. Les champignons sont toujours nombreux. Mais
las ! L’arrivée à Dax ne m’a pas épargné avec ses routes pour le tout
voiture. Pas de trottoirs : piéton, démerde-toi ! Puis que de zones
pavillonnaires ennuyeuses…Les faubourgs de Dax sont glauques et sales,
surchargés de circulation automobile. Mais quelle agréable surprise une fois
que l’Adour est franchi : la vieille ville se fait riante, méridionale et
vivante. Visite de la cathédrale. Ensuite, mon gîte, l’Arrayade, est excentré :
quelle galère. C’est une maison d’accueil appartenant au diocèse de Dax.
L’accueil et les locaux sont de qualité quoique impersonnels. Au repas, nous
sommes deux : une dame et moi. Nous nous mettons à la même table pour
pouvoir discuter, plutôt que de manger chacun dans son coin. Après le dîner,
concert de Noël à la cathédrale, non chauffée. Les interprétations des chorales
ne m’émeuvent guère, en revanche les pièces d’orgue soliste m’ont
transporté : Choral Nun komm der Heiden Heiland de Bach, Noël varié de
Beauvarlet-Charpentier, Noël en Provence d’Henri Carol, élève de Vierne. Les
sonorités de l’orgue m’ont bien séduit. Ensuite, au lit.
Samedi 16 Décembre : Dax – Sorde l’Abbaye : 25,7 km
Météo : gelées matinales puis
doux avec soleil voilé
Départ matinal de Dax. Très
rapidement, l’itinéraire prend des petites routes à travers la campagne. Le
paysage a brutalement changé : les assez plates Landes ont laissé place à
un paysage de petits champs, de prairies et de bocage très vallonné. Le chemin
se met à grimper et à descendre franchement. Peu de voitures, mais des chiens
qui aboient dans chaque ferme et chaque maison : quelle terre
inhospitalière ! Je commence à voir les Pyrénées, et ensuite, en milieu de
journée, après Cagnotte, l’itinéraire passe par un point haut qui offre un
panorama éblouissant sur la chaîne des Pyrénées. C’est devant ce paysage que je
pique-nique, avant de rejoindre Peyrehorade (belle caténaire Midi). Là, je
rencontre d’anciens pèlerins. Enfin, le sac lourd des courses au Champion du
coin, j’atteins le gîte paroissial de Sorde l’Abbaye, vide et froid. Le repos
est bienvenu avant les deux longues étapes vers Saint-Palais et Saint-Jean Pied
de Port.

Heureusement
que ce panneau à Ostabat rappelle qu’il ne pas marcher trop vite !
Chi va piano,
va sano e lontano…
Dimanche 17 Décembre : Sorde l’Abbaye – Saint-Palais : 33,4 km
Météo : grisaille et pluie
Pluie ! Voilà qui était
inattendu. J’ai donc retrouvé ma chère compagne laissée à Bordeaux. Elle m’a
fait comprendre que je l’avais délaissée et nous avons copieusement arrosé nos
retrouvailles. Après une matinée passée à maudire cette pluie, le repas pris à
Arancou m’a redonné des forces et m’a mis de bonne humeur. Je ne râle plus
quand j’ai le ventre plein. Les paysages traversés sont splendides et
verdoyants (tiens mais pourquoi donc ?). Les maisons basques disséminées à
travers la campagne font comme des petites taches blanches sur les collines et
dans les vallées. Beaucoup d’élevage : poules, moutons, cochons noirs,
vaches, volailles, chevaux. Il est possible que les poules aiment le bleu
(couleur de ma cape de pluie que j’ai abîmée dans des ronces pour éviter la
boue d’un chemin). La pluie ne me dissuade pas d’apprécier le paysage. Hélas
sur la fin de la journée, un mal de tête me surprend. La fin de la marche, le
long de la D11 pour
éviter les sentiers herbeux, chemins creux et autres gués, est infernale.
L’arrivée à Saint-Palais est un vrai soulagement. La chambre d’hôtes est très
impersonnelle côté chambre mais conviviale côté repas. Avec cette arrivée à
Saint-Palais, je quitte la Terra Incognita,
dans laquelle j’étais rentré après Montbazon. Je retrouve le chemin fait avec
mes amis d’Orléans en 2003 (étape Navarrenx-Logroño). Les souvenirs
remontent…Demain sera une longue étape, qui passera par Ostabat, Saint-Jean le
Vieux (Tour de France 2003), avant d’arriver à Saint-Jean Pied de Port. Je
ferai vraisemblablement une pause d’une journée à Saint-Jean Pied de Port avant
de continuer vers l’Espagne.

La chapelle
de Soyarza, après la stèle de Gibraltar
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Lundi 18 Décembre : Saint-Palais – Saint-Jean Pied de Port : 31,7 km
Météo : brumes matinales puis
supersoleil
Petit déjeuner revigorant, et c’est
parti : la route vers la
Stèle de Gibraltar, qui monte. Déjà ressurgissent les vieux
souvenirs de 2003. Je passe d’abord devant ce qui fut la maison des
Franciscains qui ont quitté les lieux l’an dernier, puis la route monte
régulièrement vers la fameuse stèle. En grimpant vers la chapelle de Soyarza,
j’émerge au dessus des brumes, et le paysage qui s’offre à mes yeux est
remarquablement beau, avec un soleil doré qui luit dans un ciel bleu pâle,
tacheté de légers nuages ouateux. Les Pyrénées se découpent au Sud. La chapelle
est encore fraîche des gelées matinales et de la rosée. Quelle action de
grâce ! Quelle joie d’avoir vécu 800 km pour vivre un tel moment. Puis le chemin
redescend, il devient progressivement très boueux, notamment à Harambeltz, et
replonge dans le brouillard. Chemin faisant, avant Ostabat, je croise une
heureuse grand-mère et son petit-fils Iban, d’un an, qui veut voir les brebis.
Je double et me fais doubler par un troupeau de brebis. Arrivée à Ostabat,
fameux lieu de rencontre des trois chemins. Pause café, puis je prends le parti
de suivre la D933,
lassé des chemins herbeux et boueux en cette saison. Le brouillard se dissipe à
Larcevaux. La D933,
large et sûre, serpente dans une belle vallée très verte tachetée de maisons
blanches. Que le pays Basque serait beau s’il n’y avait pas les
nationalistes ! Doucement mais sûrement, je progresse vers Saint-Jean le
Vieux, après un petit col à monter. Aussi, les souvenirs de 2003 reviennent.
Séquence émotion. Après Saint-Jean le Vieux, voici la petite route de la Madeleine, entre chèvres
et moutons, qui délicatement monte à la porte Saint-Jacques de Saint-Jean Pied
de Port. Quelle chance, le gîte communal est ouvert, et je suis accueilli par
Janine, vieille mamie alerte formidable qui me chouchoute royalement. Elle
tient ce gîte depuis plus de 20 ans. Je fais les courses, elle prépare le
repas. Je vais à la messe à l’église Saint-Jean, qui est enfin dotée d’un
orgue, au buffet néogothique très élégant, en tribune côté sud. Mon vœu de 2003
est exaucé. Belle messe…mais je sens la fatigue. Repas et discussion avec
Janine et son fils Jean-Michel qui, sculpteur ébéniste, répare des chaises pour
un voisin. Je décide de partir dès le lendemain pour Roncevaux. Arrive un
nouveau pèlerin fraîchement débarqué du train, Belge habitant en Bretagne,
dénommé Hendrik. Allez, au lit, la route sera dure, ultreïa !

Les Pyrénées
vues de Soyarza
Mardi 19 Décembre : Saint-Jean Pied de Port – Roncevaux
(Roncesvalles) : 26,3
km
Météo : brouillard givrant et
neige
Discussion tard le soir, avec le 2e
pèlerin que j’ai rencontré depuis mon départ, Hendrik. Nuit reposante, lever,
départ à 8h de Saint-Jean Pied de Port emmitouflée dans la nuit. Contrairement
aux prévisions météo, le temps est doux et humide. Descente de la rue de la Citadelle, passage de la Nive, rue d’Espagne et
hue ! Ca grimpe dur. Progressivement, la route monte dans le brouillard.
L’ambiance est angoissante et oppressante. Vais-je arrêter, faire
demi-tour ? Montée…apparaît le vent, puis le givre. Une blancheur de plus
en plus présente, sur les branches, sur les barbelés, puis sur l’herbe, et
enfin sur la route qui devient glissante. Et pourtant, je continue. Le vent
pince de plus en plus le visage. La visibilité est faible, c’est de plus en
plus blanc. Au sol, je retrouve les traces d’Hendrik qui était parti avant moi
de Saint-Jean Pied de Port. Je continue, l’angoisse au ventre, partagé entre
l’inconscience, la fainéantise et la confiance. Inconscience car la situation
est risquée et je m’y expose cependant. Fainéantise de faire demi-tour pour
prendre l’itinéraire de secours par la nationale. Confiance, car je peux
toujours faire demi-tour. Au col de la Croix Thibault,
l’itinéraire quitte la petite route. Le balisage caché par la neige devient
incertain. L’envie me prend fort de faire demi-tour, mais je retrouve
l’itinéraire qui redevient plus précis. Montée toujours. Fontaine de Roland,
frontière. Là, des arbres protègent du vent, le brouillard se fait moins épais.
Le chemin est très visible et les arbres givrés sont de tout beauté. Ca monte
toujours. Je ne me souvenais pas que ce chemin montait autant. Je me sens un
peu rassuré que les conditions s’améliorent, mais avec la crainte d’une
dégradation. Par chance, j’arrive aux cols d’Inzondorre et de Lepoeder, qui se
sont fait attendre. Là, quelques furtives éclaircies et quelques rayons de
soleil offrent une vision sublime : au hasard d’un nuage qui se dégage,
apparaît au creux de la vallée enneigée la massive silhouette de la collégiale
de Roncevaux. La petite route glissante descend en lacets prononcés sur la
pente neigeuse vers le Puerto de Ibañeta. Je ne me souvenais pas que cette
descente fût si longue. Les nuages défilent vite. Ce paysage est l’un des plus
beaux qu’il ne m’ait jamais été donné de voir. Ca et là, en mouvements rapides,
du soleil éclaire un versant boisé, des nuages ouateux dévalent les pentes.
J’en chante des Alléluia d’admiration. Les 33 journées précédentes de marche
ont été bien récompensées. La beauté du spectacle que je contemple est bien à
la hauteur des risques pris et des angoisses vécues lors de la montée. Combien
de fois ai-je pensé à faire demi-tour, quand le brouillard s’épaississait,
quand le vent devenait plus piquant, quand les balisages devenaient
incertains ? Folie, inconscience ? Vais-je rester humble, ou vais-je
fanfaronner et claironner avec fierté cet exploit ? En tout cas, cette
expérience est un de mes plus beaux moments vécus. Arrivée à Roncevaux, dans
cette abbaye figée par le froid et quasiment vide. Les trottoirs sont déserts,
juste quelques badauds et des ouvriers passent. Nous sommes loin du déferlement
des marcheurs de l’été. Je retrouve l’éclatante beauté de la collégiale. Puis
je retrouve Hendrik, pour qui cette journée fut une grande mise en jambe !
A 17 h, un sympathique vieux monsieur nous accueille pour l’hébergement. Le
dortoir pour la basse saison comprend 18 lits. Il héberge un 3e
pèlerin malchanceux qui s’était perdu dans la montagne (son vélo est resté à
Saint-Jean Pied de Port). Dehors, la neige tombe. Je ne m’attendais pas à un
climat si violent. Nous mangerons au chaud après la messe de 20 h. En
attendant, qu’il est bon de se reposer au chaud après une bonne douche
vivifiante !
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Le passage
des Pyrénées dans le brouillard et le givre
Mercredi 20 Décembre : Roncesvalles – Larrasoaña : 27,2 km
Météo : froid (gel) et
soleil : l’idéal
La messe de 20 h en la
collégiale : c’est une communauté de chanoines qui vit dans ces lieux et
anime la vie spirituelle. Dans la belle église, sombre mais avec de
remarquables vitraux dans le chœur derrière le baldaquin gothique de l’autel,
la messe, cumulée avec les vêpres, est dite par cinq prêtres, dont un qui tient
l’orgue, alors que nous ne sommes que deux pèlerins, Hendrik et moi. La
cérémonie me touche, car elle traduit l’attention qu’a l’Eglise pour ses
fidèles et ses pèlerins, ce que j’avais déjà ressenti lors de l’entretien avec
le responsable diocésain des pèlerinages lors de mon départ d’Orléans. Après la
messe, nous recevons la bénédiction du pèlerin, à laquelle succède un beau
Salve Regina. Puis repas du pèlerin (8 € vin compris !) à l’hôtel La Posada, puis dodo (une des
activités phares du pèlerin). Départ ce 20 Décembre peu avant 8h. Mes souvenirs
de 2003 refont rapidement surface au fur à et mesure du chemin. A Burguete,
avec ses maisons navarraise massives, je retrouve Hendrik qui souffre d’une
jambe (l’erreur classique de commencer la marche dès Saint-Jean Pied de Port,
sans échauffement préalable !). Nous marchons ensemble sur un sol très
gelé. Comme en 2003, le lever du soleil enflamme les montagnes, mais cette
fois-ci saupoudrées de neige. De belles vaches et de beaux chevaux basques nous
regardent. Le chemin traverse des villages puis s’enfonce dans la montagne et
les sous-bois. La végétation est méridionale : petits chênes, résineux,
bruyères et buis. Je laisse Hendrik à Biscarret qui désire marcher moins vite.
Une longue traversée de bois me mène jusqu’à Zubiri. Suivant les versants, j’ai
le droit soit à un soleil doux, soit au gel piquant. La descente est raide et
boueuse jusqu’à Zubiri, que j’atteins vers 14h30. Je continue le chemin à
travers l’usine des Magnésites puis le long de la rivière Arga. Les belles
couleurs d’hiver sont admirables. Vers 16h, j’atteins Larrasoaña et ses belles
maisons navarraises aux porches monumentaux.

La Navarre au petit
matin
Jeudi 21 Décembre : Larrasoaña – Cizur Menor : 19,7 km
Météo : froid, ensoleillé puis
couvert
Moment difficile
hier soir : l’auberge, assez sale, est froide. La chaudière ne marche
pas : pas d’eau chaude ! La cuisine est à l’extérieur, et il n’y a
pas de commerce dans le village, or mes provisions alimentaires sont quasiment
vides ! De plus, l’hospitalera tarde à venir. C’est même moi qui vais la
chercher chez elle. Je lui achète des pâtes, mais découvre après coup que la
bouteille de gaz est vide. Par chance, il y en a une de rechange. Quel moment
d’angoisse : je me voyais déjà repartir le lendemain sans dîner ni
déjeuner. Mais je survis. Grâce au minuscule radiateur d’appoint, je passe une
excellente nuit et j’ai du mal à sortir du lit le matin. Partant du pont
médiéval de Larrasoaña, le chemin longe le Rio Arga, tantôt rive gauche, tantôt
rive droite. Le ventre creux, j’atteins aisément Burlada, dans les faubourgs de
Pampelune. Café con leche & plein de provisions : me voici rassuré.
Mais mon sac s’alourdit et mon dos me fait mal. Pique-nique dans le froid sur
une place à Pampelune. Je repasse devant le gymnase qui avait servi d’albergue
en 2003 : il grouille d’enfants en blouse. Là où en 2003 les pelouses
étaient brûlées, elles sont vertes : l’Espagne prend une autre couleur
(mais sous un ciel gris). Sans encombre, j’arrive à Cizur Menor, et je suis
très bien accueilli par Mme Roncal. Sa petite auberge est conviviale, on s’y
sent bien, et j’ai pu laver mon linge, que Mme Roncal a séché sur ses
radiateurs. J’ai perdu trace d’Hendrik ; en revanche arrive un autre
pèlerin, Espagnol, qui ne parle que l’espagnol. Qu’ils sont mauvais en langues
étrangères, ces jeunes Espagnols !

La campagne vers Puente la Reina
Vendredi 22 Décembre : Cizur Menor – Eunate – Puente la Reina : 22,1 km
Météo : très
froid et couvert
Laissant Cizur
Menor, je monte vers la Sierra
del Perdon. La campagne est verte, le chemin parfois boueux, et le ciel se
couvre de nuages gris. Le vent me permet d’apprécier – dans le sens d’estimer –
le bruit des éoliennes qui tournent vite. Ce bruit me fait penser à celui d’un
bord d’autoroute : c’est un son aérodynamique produit par les pales, mais
moins bruyant que le passage des voitures. Arrivé en haut de la Sierra, là où il y a ces
fameuses silhouettes métalliques, je contemple le panorama, hélas menacé par la
frénésie du béton. Puis je redescends l’autre versant, très pentu, très
caillouteux, et à la végétation encore plus méditerranéenne. De beaux villages
(Zariquiegui, Uterga) pluri centenaires, aux ruelles vides, ponctuent le
chemin. A Muruzabal, je décide d’aller visiter le site d’Eunate. Très joli,
mais fermé, et en plus le ciel est menaçant, prêt à déverser de la neige. Après
avoir traversé Obanos, j’arrive rapidement à Puente la Reina, dans une ambiance
franchement hivernale. Je déjeune dans l’église du Crucifix, chauffée. Je suis
seul dans l’auberge froide des Padres Reparadores. Heureusement, je réussis à
allumer un feu dans la cheminée, en utilisant les quelques journaux et bouts de
bois présents. Vraiment, je suis arrivé trop tôt, et je m’ennuie. Une étape de 20 km n’est pas suffisante pour
remplir la journée. Faut-il que je mette les bouchées doubles ? Il n’y a
quasiment aucun pèlerin sur le chemin. Je m’attendais à plus de
rencontres : c’est décevant et je déprime un peu. Quelle idée ai-je eu de
partir en cette saison ? Suis-je fou ? Vais-je arriver au bout ?
Que n’ai-je pas envie d’abandonner parfois, tellement il me semble soit que mon
but est manqué, soit qu’il est simplement vain. Heureusement, le feu de la
cheminée me réchauffe (et en plus, j’ai été capable d’allumer un feu !).
Samedi 23 Décembre : Puente la Reina – Estella – Los Arcos : 42,6 km
Météo : froid
et ensoleillé
Hier soir, le feu de cheminée m’aura
bien occupé. Ensuite, alors que j’étais dans l’église en pensant pouvoir assister à la messe, je découvre qu’il s’agit
d’une célébration pénitentielle avec confessions individuelles express à la
chaîne : je me barre, au lit. Aujourd’hui, lever tôt, car j’ai décidé
d’aller jusqu’à Los Arcos, afin d’éviter l’ennui aux étapes et de le remplacer
par de la marche. Je quitte Puente la
Reina à 7h30, franchis le fameux pont médiéval, puis avance.
Je découvre rapidement que ce paysage qui m’avait beaucoup plus il y a 3 ans
est maintenant défiguré par une autoroute, qui, sans état d’âme, entaille
profondément collines et bois, telle une vilaine balafre sur un visage de jeune
fille. Cette autoroute porte le nom mesquin d’Autovia del Camino. Finie, la
beauté de Mañera, celle de Cirauqui, de Lorca et de Villatuerta ! L’unité
et l’harmonie du paysage ont été sacrifiées pour le confort des automobilistes
et le progrès économique. Néanmoins, il est émouvant de retrouver des restes
anciens du Camino, tel pont romain ou médiéval, telle église. L’arrivée à
Estella, au milieu de la journée, se fait aisément. J’admire les drapés des
sculptures de l’église du Saint-Sépulchre. Quelle richesse artistique dans ces
villes d’Espagne. A Estella, je déjeune dans un restaurant, avec un bon plato
combinado roboratif. Puis le départ vers Los Arcos...ça monte, le chemin est
parfois boueux. Le beau temps m’accompagne jusqu’à Villarsie de Monjardin (avec
sa citerne ancienne), puis le soleil est voilé, laissant place au froid. Après
Villamayor, le chemin descend dans ce paysage désertique de petites collines et
de champs qui m’avait beaucoup impressionné en 2003, par son aridité. Là,
l’herbe est bien verte. Le beau temps revient, mais le soleil tombe vite. Ayant
déjà plus de 30 km
dans les jambes, la fatigue m’accable ainsi que l’angoisse de la tombée de la
nuit, ainsi que l’impatience d’arriver au but. C’est dans un crépuscule bien
installé que je touche Los Arcos. Toutes les auberges sont fermées,
contrairement à ce qu’annonçait le guide Miam-miam-dodo. Sans céder à la
panique, je cherche et trouve un hôtel, la Sidreria Suetkxa.
Douche chaude. Grande joie : au restaurant bar du coin, devant des
Spaghetti Carbonara, je retrouve le pèlerin espagnol de Cizur Menor. Malgré mes
lacunes prononcées en Espagnol, nous passons la soirée ensemble. Cela réchauffe
le cœur. Il a trouvé une auberge ouverte (la seule que je n’avais pas repérée).
Quelle expérience ! D’une part, 42 km, c’est trop par rapport à la longueur des
jours en hiver. D’autre part, quelle sécheresse, quelle angoisse : la
saison est difficile, et je crains vraiment de ne pas trouver d’auberge ouverte
à l’étape du soir. Ce soir-là à Los Arcos, j’étais vraiment fatigué et quelque
peu attristé de constater que le chemin est très peu emprunté en cette saison,
me faisant manquer un des objectifs, celui de la rencontre. Je ne sais pas si
abandon à Dieu et à la
Providence il y a, mais ténacité et folie il y a, de toute
évidence !
Dimanche 24 Décembre : Los Arcos – Logroño : 28,7 km
Météo : froid et ensoleillé, un
peu de vent
La nuit à l’hôtel fut très
revigorante. Ce matin, le départ a lieu tardivement, 9h30, après un petit
déjeuner au bar, avec vrai jus d’orange. De Los Arcos à Torres del Rio, le
chemin est assez plat, mais après Torres del Rio jusqu’à Viana, c’est de la
montagne. J’ai complètement oublié cette étape. L’arrivée à Viana se fait
sentir avec impatience. J’admire la compacité de cette ville et sa richesse
architecturale. Puis, après une pause, c’est la route de Logroño, que j’atteins
tranquillement vers 16h30. L’auberge, moderne et bien équipée, est ouverte, et
j’y rencontre un pèlerin argentin aux pieds bien amochés. Je ne serai pas seul
pour Noël ! Une douche chaude me repose bien. Cette étape de 28 km s’est faite dans de
bonnes conditions, santé comme météo. Je me réjouis du confort de cette auberge
qui redonne du courage et de l’optimisme pour la suite, car les deux dernières
étapes à Puente la Reina
et à Los Arcos m’avaient bien démoralisé.

Les belles
couleurs de l’hiver, entre Viana et Logroño
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Lundi 25 Décembre (Noël) : Logroño – Navarrete – Najera : 27,9 km
Météo : froid et ensoleillé
Le pèlerin argentin s’appelle Annibal.
C’est un cycliste sans vélo et son sac, avec tente, outillage, vélo, casque,
dictionnaire, guitare, etc.…pèse au moins 26 kg ! Un vrai Messian !
Il veut acheter un vélo d’occasion. A part ça, il vient de Patagonie et
s’intéresse aux choses médiévales et il construit des instruments de musique
médiévaux. Il restera quelques jours à Logroño pour se reposer. Quant à moi, je
prends la route. La température est de +/- 2°C suivant les thermomètres. La sortie de
Logroño n’est pas jolie, mais ensuite elle s’améliore, et prenant un chemin
cimenté qui mène vers le lac de la Grajera.
Un vent frais et désagréable se lève. Le chemin monte parmi
les vignes et atteint Navarrete. Au pied du village se trouvent les ruines
XIIIe S de l’Hospital de Saint-Jean d’Acre. A Navarrete, j’ai l’immense chance
d’assister à la messe de Noël. Ce Noël est peut-être solitaire par rapport aux
traditions et aux convenances, mais comme dirait Jean-Luc Drouard, il est insolite.
En tout cas, c’est la première fois que je le vis chrétiennement, et je
remercie Dieu de cette opportunité qu’il m’a offerte. Enfin un Noël Chrétien,
sans cadeaux ni paillettes ! Le paysage se compose de vignes et de
végétation méditerranéenne. La couleur rouge de la terre ressemble beaucoup à
celle de l’Estérel. En certains lieux, notamment à l’Alto de San Anton, je me
serais cru en Provence, derrière Fréjus. Le chemin descend progressivement vers
Najera, ville industrielle assez moche. Au loin, je vois les massifs enneigés
du pic de San Lorenzo, à 2200
m d’altitude. Au moment de chercher l’albergue, qui
selon le gardien de l’auberge de Logroño devait être ouverte, je croise une
charmante pèlerine hongroise qui m’aborde et m’annonce que la dite auberge est
fermée. Résultat : nous partageons une chambre d’hôtel. Elle (Patrizia)
marchait avec un pèlerin écossais et un pèlerin coréen qui ont continué leur
chemin.
Coïncidence : en ce jour de Noël,
entre la messe de la veille de Noël et celle de Noël, je franchis le
PK1000 (point kilométrique 1000) de mon pèlerinage vers Compostelle.

Najera, le
jour de Noël
Mardi 26 Décembre : Najera – Santo Domingo de la Calzada : 21,4 km
Météo : froid puis doux et
ensoleillé
En fait, le pèlerin écossais,
s’autodénommant Sky, pèlerin impénitent, a dormi dans la chambre voisine dans
le même hôtel ! Nous trois prenons le petit déjeuner ensemble. Sky nous
quitte pour retrouver son téléphone portable perdu à Navarrete. Patrizia et moi
marchons à travers les belles vignes de la Rioja, dont la terre a une belle couleur rouge.
Au loin, les massifs enneigés sont splendides. Dans le petit village d’Azofra,
je prends un petit déjeuner requinquant. Le chemin, malgré les quelques montées
et descentes, devient assez monotone. Le paysage se désertifie, tout en gardant
les belles couleurs de l’hiver. A Cirueña, nous nous traînons à travers le
chantier d’une immense ville champignon établie autour d’un terrain de golf.
Les larges avenues, l’alignement des bâtiments neufs au luxe ostentatoire
donnent un aspect presque soviétique. Le résultat de cette frénésie
frico-bétonnière en est franchement grotesque et ridicule. Peu après Cirueña,
nous apercevons Santo Domingo de la
Calzada qui s’étend dans une grande plaine. Nous l’atteignons
facilement. Chance : l’albergue est ouverte ! Bon accueil, confort et
propreté : j’ai tout. Et aussi, nous retrouvons Annibal, toujours sans
vélo. La magie du Camino opère enfin : les rencontres se font, les
nationalités se croisent : hongrois, écossais, argentin…les discussions et
les temps passés ensemble… gloire à Dieu !
Mercredi 27 Décembre : Santo Domingo de la Calzada – Belorado : 23,6 km
Météo : froid puis doux et
ensoleillé
Annibal a acheté un vélo !
Espérons que ce vélo lui donne satisfaction et lui permette d’atteindre sa
destination finale : le Maroc, après Compostelle. Il nous dépasse à la
sortie de Santo Domingo de la Calzada.
Ultreïa ! Le paysage de cette journée est austère, avec
une dominante marron, même si nous sommes en hiver. La route N120, surchargée
de camions, est notre compagne tout le long de la journée. En raison de
l’absence d’arbres, le chemin reste ensoleillé, et il est parfois boueux
lorsque le dégel a agi. L’arrivée sur Grañon est majestueuse, avec ses collines
chauves, et le village qui se déploie sous mes yeux. Dans la belle église, je
retrouve le superbe retable doré (datant dit-on de la Renaissance). Après
Grañon, de petits villages se succèdent. A Viloria de Rioja, je déjeune en
compagnie de petits chiens qui n’attendent qu’une chose : que je leur
donne des restes de mon repas. Patrizia me rejoint à ce moment-là. Les trois
petits chiens sont amusants. Le soleil procure une chaleur bienfaisante et il
faut se forcer pour reprendre la route : Ultreïa ! L’arrivée à
Belorado, le long de la RN120,
se fait sans soucis. Quelques chauffeurs routiers nous saluent en klaxonnant,
chaleureux geste de Saint-Patie. A Belorado, nous logeons à l’auberge des
Quatro Cantones, confortable. Je fais connaissance d’un pèlerin français, René,
67 ans, qui ne fait pas du tout son âge.

Les monts
enneigés, près de Santo Domingo de la Calzada
Jeudi 28 Décembre : Belorado – San Juan de Ortega – Agés : 27,4 km
Météo : froid puis doux et
ensoleillé
Dîner avec René, d’un village de
l’arrière-pays niçois, chrétien engagé. Départ tôt le matin : il fait
extrêmement froid, tout est givré. Je laisse Patrizia dont le rythme est
largement en dessous du mien. Je suis pressé que le soleil se lève, et il tarde
à venir malgré le ciel bleu. A Tosantos, apparaissent les premiers rayons,
encore trop faibles pour réchauffer le corps. Café à Tosantos, village où en
2004 nous avions eu un accueil remarquable avec dîner et prière en commun (Tous
les matins, nous prenons le Chemin, tous les matins, nous allons plus loin….).
Après Tosantos, le chemin devient plus varié : petits villages, bois,
relief. En chemin, je rattrape René qui a un bon rythme, pour son âge ! Ca
et là, à l’ombre, des restes de neige ancienne demandent à être vigilant pour
ne pas tomber. Nous arrivons à Villafranca Montes de Oca, village traversé par la RN120 avec son infernal
déversement de camions (El Camion de Santiago !).René continue, et
j’attends Patrizia dont la jambe lui fait toujours mal. Après une pause, nous
reprenons le chemin, Ultreïa ! Ca monte raide, et avec la neige alterne
une bonne boue bien grasse. Ce sera ainsi jusqu’à San Juan de Ortega. A la Pedraja, au milieu de la
lande et des pinèdes, René et moi – Patrizia étant plus loin – atteignons le
haut plateau à 1150 m
d’altitude. Très beau paysage calme et majestueux, sous un doux soleil qui nous
réchauffe mais aussi qui transforme la terre en boue. Une boue qui colle et
fait glisser ! Néanmoins la terre a une belle couleur rouge orangée. René
et moi avons de belles discussions sur le pèlerinage, sur la foi, sur
l’Evangile. C’est ainsi que très tranquillement, nous arrivons au site
exceptionnel de San Juan de Ortega. Je note avec joie que le monastère est en
cours de restauration. Sa visite en 2004 m’avait vraiment fait mal au
cœur : voûtes éventrées, retables et buffet d’orgues effondrés. Le
patrimoine historique, culturel et artistique en Espagne est d’une grande
richesse. Vraiment, j’aime l’Espagne, non pas l’Espagne de la Costa Brava et des mariages
homosexuels, mais cette Espagne noble et austère qui se dévoile tout au long du
Chemin de Saint-Jacques. René et moi visitons l’auberge, sale et inconfortable,
puis nous allons au bar. Là Patrizia nous rejoint. M’arrête-je là ou
continue-je vers Agés, la prochaine auberge ? J’hésite beaucoup, entre la
fraternité avec René et le confort à Agés. Patrizia me remue un peu, et une
nouvelle visite de l’auberge du monastère met fin à mes hésitations : je
continue vers Agés. Hélas, le soleil se couche, et les derniers km avant Agés
me stressent énormément. Heureusement, à l’auberge San Rafael, nous recevons un
accueil très chaleureux et l’auberge neuve est très confortable. Elle se situe
au 1er étage du bar local, tenu par une dame fort agréable. Quelle
joie de retrouver un bon accueil et un lit confortable ! J’espère que René
ne souffrira pas du froid dans le grand monastère de San Juan de Ortega. Après
Burgos, j’aurai sûrement le plaisir de le rencontrer à nouveau.
Vendredi 29 Décembre : Agés – Burgos : 20,4 km
Météo : froid, venteux et
ensoleillé, puis couvert
Repas pèlerin à Agés. La nuit fut
bonne. Un 3e pèlerin espagnol accro au téléphone portable est passé.
Ce matin, nous retrouvons René qui a passé une bonne nuit à San Juan de
Ortega : en effet, la veille au soir, il y avait une réunion des
hospitaleros de la région, et donc il a passé en leur compagnie une excellente
soirée. Patrizia, fatiguée, partira plus tard d’Agés. René et moi partons vers
9h, passons par le site préhistorique d’Atapuerca avant de grimper vers le
Matagrande. Il fait froid (mais moins qu’à Belorado). Un vent frais empêche le
soleil de chauffer. La végétation, méditerranéenne, est plutôt sèche, et les
chemins sont caillouteux, ce qui change de la boue. A Matagrande, qui culmine à
1050 m,
on aperçoit Burgos au loin, et la zone industrielle qu’il faudra franchir.
L’approche sur Burgos, par le chemin officiel, se fait tranquillement. Nous
rejoignons l’autoroute, les chantiers, la voie ferrée, puis la zone
industrielle à Villafria. Corvée ! Avec volonté et résignation, nous
franchissons cette portion laide et triste d’entrepôts, d’usines et de
parkings. Enfin, nous arrivons aux habitations et nous prenons une pause
casse-croûte près d’une aire de jeux d’enfants. Ensuite, nous prenons un café
dans un bar local (Enebro). Une discussion amicale s’instaure avec le patron et
avec son épouse. Ils nous offrent du fromage ! Puis nous reprenons le
chemin et atteignons notre gîte, le refuge de Santa Catalina. Là, nous
retrouvons Patrizia, dont l’état de sa jambe empire, et qui a fini le trajet en
bus. Une autre pèlerine, américaine, est présente, qui se prénomme Kogan. Une
pèlerine canadienne nous rejoint par la suite. Nous sommes donc cinq pèlerins à
Burgos ! Patrizia restera une journée à Burgos pour tenter de se soigner
et de se reposer. Je trouve un hôtel pour mes parents qui viennent me rendre
visite sur le chemin. Aujourd’hui aura été ma première journée complète de
marche avec René, qui a un bon rythme pour ses 67 ans. Il est plein d’humour et
de simplicité. Il est émerveillé par le Camino et nous avons de bien agréables
temps d’échange. Les gestes de Saint-Patie des habitants, patrons de café et
hospitaleros sont nombreux et touchants, comme ici à Burgos. Le contact est
naturel et simple. Le chemin de Compostelle agit et transforme les cœurs. Je
m’émerveille des rencontres tant désirées sur cette 2e partie du
chemin. Je me réjouis de cette belle aventure que Dieu m’offre : autant
les paysages que les gens, pèlerins comme habitants. Quel chemin de joie !
Demain, j’accueille mes parents à Burgos.
Samedi 30 Décembre : Burgos : journée de repos
Météo : grisaille et fine pluie
Deuxième journée de repos depuis
Orléans, la première étant Saintes. Nos chemins se séparent, peut-être
momentanément ? Marie-Claire la Canadienne et René partent vers la Meseta. Les
rejoindrais-je ? L’américaine Kogan retourne vers Grañon. Patrizia et moi,
nous restons à Burgos, elle pour aller se soigner à l’hôpital, moi pour
accueillir mes chers parents. J’accompagne Patricia vers le Centro de Salud,
sorte d’annexe à l’hôpital pour les consultations et les urgences. Le médecin,
très sympa et ancien pèlerin, est claire : repos pendant 2-3 jours, plus
anti-inflammatoires. Patrizia semble être à la recherche d’un médicament
miracle, alors que la solution à ses tendinites et autres inflammations est le
repos. Espérons qu’elle le comprenne et puisse repartir ensuite dans de bonnes
conditions. Après l’hôpital, direction la gare pour le train de 11h24. Or
celui-ci est en panne, ainsi mes parents n’arrivent qu’à 14h50 et par bus. La Renfe serait-elle pire que la SNCF en termes
d’organisation ? Entretemps, j’ai pu retenir la chambre d’hôtel et acheter
des cartes postales. Ils arrivent enfin et nous prenons un sandwich à la gare.
Après avoir déposé les valises à l’hôtel, nous visitons la ville : les
quartiers anciens, les murailles, une exposition sur un monarque local sans
oublier la cathédrale et son cloître. C’est bien agréable ! Nous terminons
la soirée au restaurant la
Posada, en centre ville, avec un bon vin de la
Rioja. C’est une occasion d’échanges et de
discussions. Burgos en nocturne est bien belle à visiter, et tous les habitants
sont sortis dans la rue, créant beaucoup d’ambiance. On se couche tard pour un
pèlerin !
Dimanche 31 Décembre : Burgos : journée de repos
Météo : gris et doux
Troisième journée de repos depuis
Orléans. Visite de Burgos, cafés et restos…Beaucoup d’animation le soir dans la
ville. Les bars à tapas sont pleins, des gens de tout âge et de toutes
conditions sortent dans la ville, pour rencontrer et discuter. Ce soir de la Saint-Sylvestre,
les restaurants sont fermés, mais nous trouvons une sorte de brasserie en face
de l’auberge des pèlerins. Comment les Espagnols fêtent-ils traditionnellement
le nouvel An ? Hélas, je n’ai pas de repas de réveillon ni de soirée
exceptionnelle à proposer à mes parents. Je les remercie de leur amour allant
jusqu’à l’indulgence pour ma médiocrité et les soucis que je peux leur
créer ! En tout cas, ce temps passé en la compagnie de mes parents m’aura
été bien agréable ; cependant, je me réjouis de reprendre la marche dès
demain vers le but fixé, et de quitter la ville. Demain, 2007. Je n’ai pas pris
de résolution particulière. Un vœu pour 2007 est celui de trouver un emploi
motivant et ouvrant des perspectives d’avenir. Désir de vivre de bons moments
en famille, avec les amis…
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Lundi 01 Janvier : Burgos – Hontanas : 32,7 km
Météo : gris et doux, puis
éclaircies et vent
Cette nuit, dehors ont retenti les
pétards. Nous nous sommes levés tôt et nous sommes souhaités la bonne année.
Nous avons tiré dès 9h la pauvre hôtelière du lit, pour régler l’hôtel. Lorsque
nous sommes sortis à la recherche d’un petit déjeuner, nous avons croisé tous
les jeunes fêtards de Burgos (en talons ou en costume cravate) qui terminaient
leur soirée, l’œil hagard. Par chance, nous avons fini par trouver un café pour
le petit déjeuner sur la Plaza Mayor.
Mes parents sont ensuite partis à la gare et moi j’ai repris le chemin. Nous
nous retrouverons après l’arrivée à Saint-Jacques. Quitter Burgos prend du
temps, et il faut passer par des zones de chantier. De nouvelles routes vides
de voitures sont sorties de terre, sans aucun ménagement pour l’itinéraire du
chemin de Saint-Jacques, qui a dû dévier son tracé. Je constate une immense
bétonification depuis mon dernier passage, qui restreint la beauté naturelle
d’un chemin de plus en plus englobé dans l’urbanisation et le béton. Passage
par Tardajos, puis montée vers le vert plateau de la Meseta. Passage à Hornillos del
Camino, vert et frais, puis remontée vers le plateau. Là le vent se manifeste
mais par ailleurs les nuages s’étiolent et le soleil apparaît. L’arrivée à
Hontanas est pénible à cause du vent qui gêne la marche. La Meseta présente un visage
très différent de celui de l’été : vert et boueux. Le ciel variable fut
d’une grande beauté.

Hornillos del
Camino : vert et boueux
Mardi 02 Janvier : Hontanas – Boadilla del Camino : 28,2 km
Météo : grisaille et brume, frais
Après une bonne nuit dans une auberge
sans chauffage – ancien hôpital des pèlerins néanmoins – le départ se fait sous
le soleil et avec les gelées matinales. Hélas, avant d’arriver à San Anton
(ruines d’ancien couvent), apparaissent les grisailles matinales, qui
persisteront toute la journée malgré quelques éclaircies passagères. Il devient
très difficile d’apprécier les paysages avec une brume triste qui gomme tout
relief. De plus, le plateau de la
Meseta n’est qu’un désert de champs rendant difficile
l’émerveillement. Seuls, une pause à Castrogeriz et le passage du pont d’Itero
de la Vega
purent apporter des distractions durant cette morne journée. L’arrivée à
Boadilla del Camino fut particulièrement pénible, sous une brume épaisse. Consolation :
René et Marie-Claire n’ont plus qu’une journée d’avance et je brûle d’envie de
les rejoindre dès que possible. Peut-être à Sahagun ?
Mercredi 03 Janvier : Boadilla del Camino – Carrion de los
Condes : 25,6 km
Météo : froid, brouillard toute
la journée
Que dire ? L’absence de chauffage
dans les auberges ne m’empêche pas de dormir. Marcher dans le brouillard ne fut
pas pénible car je m’y suis résigné. Le seul regret est de ne pas profiter
d’une vue large du paysage. J’ai bien marché aujourd’hui, et je suis arrivé dès
15h00 à Carrion de los Condes. A Villalcazar de Sirga, j’ai eu le plaisir de
visiter l’intérieur de l’église et d’y admirer, outre l’architecture, les beaux
retables avec leurs peintures du XVème . L’Espagne n’aura pas fini de m’émerveiller
par la richesse de son patrimoine. Je suis logé dans l’auberge paroissiale de
Carrion de los Condes, celle-là même où j’étais avec mes amis en 2005. René et
Marie-Claire conservent leur journée d’avance. Un couple de pèlerins de Burgos
est également présent. L’accueil par Maïté et le père Gerardo est plein de
bienveillance. Le soir, j’aurai la messe.
Jeudi 04 Janvier : Carrion de los Condes – Sahagùn : 40,1 km
Météo : froid et brouillard, puis
soleil
La journée commence très mal :
l’auberge ne permet la sortie qu’à 8h alors que j’espérais partir dès 7h pour
rejoindre Sahagùn. Ensuite, ce sont 16 km d’une interminable voie romaine
rectiligne dans le brouillard jusqu’à Calzadilla de la
Cueza. La Beauce en pire, c’est
désespérant. A Calzadilla de la
Cueza, par chance le bar de ce pauvre village avec ses
maisons en torchis est ouvert : pause déjeuner. La serveuse a beaucoup de
charme. Ensuite, je reprends mon calvaire, le long de la N120 pour abréger. Déjeuner à
Ledigos. Brutalement, à Terradillos de los Templarios, apparaît le soleil,
rendant ensuite l’arrivée à Sahagùn plutôt agréable. Je suis logé à l’auberge
de Cluny : René et Marie-Claire n’y sont pas, mais il y a un Allemand de
la région de Stuttgart et un Espagnol de la Corogne : de nouveaux échanges en vue ?
Vendredi 05 Janvier : Sahagùn – Mansilla de las Mulas : 37,3 km
Météo : brouillard, grisaille,
assez froid
Eh oui ! Très bon contact avec
Harald, pèlerin allemand. Nous avons dîné ensemble pour mon anniversaire dans
un resto local. J’ai beaucoup apprécié cet échange en Allemand. Je rends grâce
à Dieu pour les rencontres qu’il m’offre sur le chemin. Après une excellente
nuit à l’issue de laquelle mon réveil n’a pas sonné, Harald et moi prenons la
route du morne Paramo qui en cette saison ressemble à s’y méprendre à la Beauce. Je suis d’ailleurs
ahuri de constater que cette région si sèche et si désertique l’été soit si
verte et si humide en cette saison. Les villages en torchis sont
méconnaissables. A Bercianos del Camino, là où nous avions passé la nuit en
2005, je manque de perdre ma précieuse créanciale ! Harald et moi marchons
toute la journée et échangeons en Allemand, ce qui m’est insolite sur ce chemin
en Espagne. Le dépaysement est fort. J’apprécie fortement ces temps d’échange
et cette marche en commun, qui font partie de mes attentes. Les échanges avec
les Espagnols, peu doués en langues étrangères, sont en effet brefs et
décevants sinon frustrants. L’auberge de Reliegos étant fermée, nous poussons
jusqu’à Mansilla de las Mulas à la fin du jour. L’auberge est ouverte et
accueille des Américains (dont j’avais la trace depuis quelque jours). Longue
journée après les 37 km ! Je suis bien pressé d’en finir avec le Paramo.
Samedi 06 Janvier : Mansilla de las Mulas – Leòn : 18,8 km
Météo : gris, brume et nuages,
doux
L’arrivée sur Leòn est encore plus
moche que la fois précédente. Heureusement que la compagnie d’Harald relève ces
temps de désert ! Nous atteignons rapidement la ville, dès 13h30.
L’auberge municipale, excentrée dans un quartier délabré, est fermée
(contrairement aussi bien aux publicités qu’aux publications). Nous allons vers
le refuge des Bénédictines, théoriquement ouvert, marqué fermé, mais finalement
ouvert pour nous, grâce aux négociations d’Harald avec le portier de l’hôtellerie
monastique voisine. Chauffée, propre, confortable : cette auberge
réchauffe le cœur du pèlerin fatigué. Les Américains, 6 jeunes de Caroline du
Nord et du Sud, nous rejoignent. Cela est bien agréable. Encore un signe de la
présence du Christ.
Dimanche 07 Janvier : Leòn : repos
Météo : froid et humide
L’auberge se remplit : deux
autres Américaines et un couple très discret. Harald et moi visitons la belle
cathédrale, qui grâce au soleil, resplendit encore plus. Que ses vitraux sont
remarquables ! Un tour en ville, puis la messe de l’Epiphanie à la Cathédrale, dans
la chapelle du Saint-Sacrement. Beaucoup de monde, mais surtout accompagnement
à l’harmonium par un vieux prêtre en soutane. Certes, son jeu ne met pas en
valeur cet instrument, mais tout de même, quel plaisir. Meuble rectangulaire, 4
jeux et demi, colonnes torsadées et larges pédales : style français 1860.
Après la messe, fast food puis retour à l’auberge. Débarque René ! Quelle
joie ! Terrassé par une indigestion qui l’a laissé un jour à El Burgo
Ranero, il a décidé d’aller jusqu’à Leòn en train pour pouvoir se soigner.
Après une discussion chaleureuse et de bonnes retrouvailles, nous allons aux
Complies avec les sœurs bénédictines. Accompagnement à … l’harmonium. Une
incroyable concentration d’harmoniums en service à Leòn : quel beau cadeau
pour l’amateur que je suis ! Nuit reposante. Ce 7 Janvier, pas de
marche : repos, visite, temps commun avec les autres pèlerins, lectures,
sieste. Comme le dit mon Guide Spirituel du Pèlerin, il faut savoir prendre le
temps de la rencontre et celui de l’instant présent. Passionnante visite du
Musée et du Panthéon San Isidoro : trésors des Xe et XIe siècles,
incroyable bibliothèque aux manuscrits du Xe siècle, et Panthéon aux
impressionnants chapiteaux et aux très belles peintures romanes. C’est
splendide.
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Lundi 08 Janvier : Leòn – San Martin del Camino : 25,2 km
Météo : un peu de pluie, doux et
humide
Hier soir à Leòn : bis repetita
harmoniums à la cathédrale et chez les sœurs. Aujourd'hui, étape triste et
ennuyeuse : sortie de Leòn très laide et sous la pluie, proximité de la N120. Nous perdons René en cours
de route. Arrivée dans une auberge privée quelconque. Nous apercevons au loin
les Montes de Leòn que nous franchirons plus tard. Harald est en recherche par
rapport à Dieu.
Mardi 09 Janvier : San Martin del Camino – Astorga : 25,9 km
Météo : doux, variable : du
brouillard au soleil
Jusqu’à Hospital de Orbigo, nous
continuons notre chemin sur le monotone Paramo. Après le passage du pont
médiéval, le paysage change, il devient ondulé, avec des chênaies et des
champs. Courbes et vallons empêchent tout ennui. Nous arrivons à la croix
de San Torbigo, d’où nous voyons la ville d’Astorga et les premiers reliefs.
Lieu idéal pour la pause déjeuner. L’arrivée dans la belle auberge d’Astorga,
tenue par un hospitalero allemand, se fait agréablement au soleil. L’auberge
est d’un grand niveau de confort. Nous y retrouvons les Américains mais pas
René dont nous avons perdu la trace. Hélas pour moi, une grosse indigestion
alimentaire me cloue au lit et me fait tout vomir. Régime diète obligatoire.
Est-ce dû à la margarine périmée du petit déjeuner ? Pourrais-je partir
demain ou devrais-je me reposer un jour à Astorga ?
Mercredi 10 Janvier : Astorga – Rabanal del Camino : 19,3 km
Météo : doux et ensoleillé,
quelquefois des nuages
Après ma nuit de diète, avec force
maux d’estomacs et de tête, je me lève ce matin. Harald a pris la route. Comme
je semble résister au petit déjeuner, je prends à 10h30 la décision de
continuer le chemin. L’hospitalero allemand, bénévole, m’a proposé de rester si
j’avais besoin de me reposer. Je pars très lentement avec des pauses
régulières. A Santa Catalina, je passe mon déjeuner en compagnie de cinq chats
et d’un chien. Le chemin monte très régulièrement, tranquillement, avec une
agréable vue sur les montagnes que je franchirai demain. A Rabanal, je retrouve
les Américains : le groupe des six de Caroline du Nord et du Sud, et les
deux Américaines de Washington vues à Leòn. Ce soir, ce sera repos avant
l’étape de 33 km
de demain vers Ponferrada.
Jeudi 11 Janvier : Rabanal del Camino – Ponferrada : 32,5 km
Météo : doux et ensoleillé
Repas avec les Américains, roboratif
pour reprendre des forces. Affluence record : nous sommes 13 pèlerins dans
le petit village ! D’où à nouveau les inconvénients qu’on peut vivre
l’été : bruit, portes, ronflements, etc.… Que je me surprends à regretter
le temps où j’avais toute l’auberge à moi seul ! Lever et départ pour
l’ascension vers la Cruz
de Ferro. Superbe embrasement des montagnes au soleil levant, avec de belles
couleurs dorées. Deux biches gambadent dans les fourrés. L’arrivée à la Cruz de Ferro, après un
passage boueux à Foncebadon, se fait sans encombre et sans brouillard. Après
une heure de marche à 1500 m
d’altitude, commence une descente très raide, mais ensoleillée. El Acebo, Riego
de Ambros, Molinaseca, avec leurs murs en schiste et leurs ardoises, sont de
charmants villages montagnards. Ponferrada est atteinte des 15h45, et à
l’auberge, j’ai le plaisir de retrouver Harald qui avait passé la nuit dernière
chez les Hippies de Manjarin. Visite du château, sous une belle lumière de
soleil d’hiver, repas amélioré, messe à la basilique. Me voici à la fin de la
section faite avec mes amis en 2005, prêt pour franchir le Cebreiro et
atteindre Saint-Jacques. C’est la 3e fois que je dors à
Ponferrada ; à nouveau nous sommes plus de 15 pèlerins, dont 2 autres
Français un peu bizarres, genre alternatifs. Américains, Portugais, Espagnol,
Italien, Allemand, Français : quel
mélange de nationalités !

Passage
obligé à la Cruz
de Ferro
Vendredi 12 Janvier : Ponferrada – Villafranca del Bierzo : 23,9 km
Météo : brumes matinales
persistantes, puis soleil et doux
L’auberge Saint-Nicolas de Flüe était
pleine hier, un peu – hélas – comme en été. Les deux Français
« bizarres », très saint-patiques, sont les
fameux « Clémence et Pinocchio » dont j’avais souvent vu les
signatures sur les livres d’or. Ils ont notamment cheminé avec le fameux
Laurent d’Incarville, le pèlerin que je suis à quelques jours près depuis
Aulnay de Saintonge. Aujourd’hui, départ sous la grisaille à travers des
villages moches, puis brutalement après Pieros apparaît le soleil qui perce le
brouillard. Le superbe paysage du Bierzo se laisse admirer sous un soleil très
agréable. Nous (Harald et moi) atteignons la saint-patique auberge Ave Fenix,
pittoresque mais spartiate, dès le début d’après-midi, ce qui laisse le temps
de visiter la petite ville de Villafranca éclairée par les belles lumières
hivernales du soleil. La douceur extrême nous permet même de nous prélasser sur
un banc. Les temps d’échange avec Harald sont très riches. Il est ingénieur, et
semble avoir des préoccupations semblables aux miennes sur le sens à donner à
sa vie. En tout cas, je retiens cette phrase de lui : « après le
chemin de Saint-Jacques, ce sera le chemin de ma vie ».
Samedi 13 Janvier : Villafranca del Bierzo – Cebreiro : 28,4 km
Météo : doux et ensoleillé
A l’auberge Ave Fenix, l’accueil a été
très fraternel et très sincère. Nous avons eu un remarquable dîner en commun
préparé par les hospitaleros. C’est le Christ qu’ils accueillent. Soupe de
légumes avec viande, œufs sur le plat : un repas revigorant. Ave Fenix, ce
n’est pas le camino-business qu’on voit si souvent ailleurs. Aujourd’hui, nous
prenons la route du Cebreiro, qui sera une longue étape. Heureusement, le temps
est prometteur. Tranquillement, sous le soleil qui se lève, nous marchons dans
la vallée, et les villages, très typés et très campagnards, se succèdent. Je
manque néanmoins d’énergie. La pause a lieu à Vega de las Valcarces, sur la
place ensoleillée de l’église. La campagne est habitée, et les gens vaquent aux
travaux des champs ou domestiques. L’eau coule en abondance dans les ruisseaux
et les prairies. Après Las Herrerias commence la raide, mais raide montée vers
le Cebreiro, concentrée sur les 8 derniers km de l’étape. Nous progressons
lentement mais mon épaule gauche me fait mal. Cela ne m’empêche pas d’admirer
le paysage de montagnes, vert et ensoleillé. Après Laguna, nous sommes
admiratifs devant l’ascension réalisée. Vers 16h, nous arrivons au Cebreiro,
dont l’église et l’auberge sont en travaux. Par chance, l’auberge est ouverte
(contrairement à certaines rumeurs entendues ce matin), et l’accueil par une
hospitalera bénévole italienne est très chaleureux. Dans un bar, des papis se
sont réunis pour jouer ensemble de la cornemuse et du tambour, musique
folklorique spontanée dont nous sommes les heureux auditeurs. A l’auberge, la
douche chaude permet de me relaxer. Enfin en Galice !
Dimanche 14 Janvier : Cebreiro – Sarria : 39,1 km
Météo : doux et ensoleillé
Très belle étape aujourd’hui !
Nous quittons le Cebreiro endormi au lever du soleil. Toute la journée, nous
marchons à travers un paysage agréable de champs, de fermes et de vieux arbres
très anciens. L’eau ruisselle de toutes parts, des prairies vers les ruisseaux.
Un paysage absolument harmonieux, apaisant et habité. Il y a en effet beaucoup
de petites fermes, dont les effluves remplissent les ruelles. C’est l’occasion
de voir les scènes de la vie des champs. Après le Cebreiro, nous restons
pendant 8 km
à 1300 m
d’altitude, et ensuite nous descendons régulièrement jusqu’à Triacastela, au
milieu des montagnes moyennes verdoyantes. Après Triacastela, ça remonte !
Toujours ce même superbe paysage de Galice. Dans un village près de Sarria,
j’ai la surprise et le plaisir de retrouver Patrizia, dont la ténacité force
mon admiration : malgré ses jambes très abîmées, elle continue ! Elle
est accompagné de l’autodénommé Sky. A l’auberge de Sarria, nous retrouvons
Penn, un des six Américains, qui a devancé le reste de son groupe resté à
Samos, et Fabio le Romain. Puis nous faisons la connaissance de deux Espagnols
d’Alicante. Un couple de Japonais, avec valises à roulette, va commencer le
chemin. Nous dînons ensemble dans un resto de Sarria (c’est dimanche), un repas
bien arrosé ! Hélas, après le repas, le distributeur d’argent de la Caixa Galicia mange ma carte
bleue : ainsi finit la journée.
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Lundi 15 Janvier : Sarria – Portomarin : 22,5 km
Météo : doux, soleil voilé
Après une mauvaise nuit, commence ma
mission : récupérer ma carte bleue. Sans elle, je n’ai plus rien et ne
peux même pas rentrer en France. C’est chose faite. Harald s’est fait volé son
bâton de pèlerin cette nuit. Nous progressons bien tranquillement à travers la
campagne galicienne, verte, vallonnée, odorante grâce aux étables et au purin,
dont les eaux ruissellent dans les villages. Les terrains sont très humides et
les champs très boueux. Apparaissent les premiers horreos, ces greniers à blé
typiques. Les villages sont plein de boue, de purin, de poules, de vaches et de
chiens au demeurant fort calmes. Nous bénéficions d’un climat très doux, et
quelques fleurs sont apparues. L’arrivée à Portomarin est très douce. C’est
parfait pour le repos car je me sens bien fatigué.
Mardi 16 Janvier : Portomarin – Palas de Rei : 24,5 km
Météo : doux et couvert
A Portomarin, soirée discussion avec
les Américains, puis nuit reposante. Il a plu dans la nuit. Ce matin règne une
ambiance agréable quasi bretonne : verdure, humidité et douceur. Le chemin
nous mène dans les forêts de pin et les prairies. Nous grimpons quand même
jusqu’à 900 m
d’altitude ! Les lauzes et ardoises cèdent le pas aux tuiles rouges, et
nous rencontrons la première plantation d’eucalyptus. Nous formons en quelque
sorte une petite communauté en marche : les 6 Américains, les 2 Japonais,
Patrizia, l’autodénommé Sky, Harald et moi, qui nous retrouvons aux étapes ou
aux différentes pauses. L’arrivée à Palas de Rei a lieu assez tôt, et
l’après-midi est longue. Le soir, je vais à la messe. Le spectacle est très
attristant : que des vieux sauf l’idiot du village et deux pèlerins dont
moi, un vieux prêtre surâgé en bout de course, et messe expédiée, à
l’espagnole : dire que la veille, Harald et moi discutions de la toute
puissance de Dieu ! Quel sacrifice, quel renoncement le Christ ne fait-il
pas pour visiter une aussi médiocre célébration ! Que dirait-il, comment
réagirait-il s’il venait à présent voir son Eglise en Espagne ?
Mercredi 17 Janvier : Palas de Rei – Arzua : 29,4 km
Météo : pluie et douceur
Difficiles retrouvailles avec la pluie.
Notre chemin traverse les bois d’eucalyptus, et le relief reste prononcé :
succession de beaux ruisseaux et de crêtes. De beaux villages galiciens
ponctuent notre marche, mais à cause de l’humidité et de la pluie, il est
difficile d’y faire une pause. Donc je râle. A Melide, nous faisons une pause
dans un restaurant, et Harald peut goûter le fameux pulpo a la Gallego. La Galice, c’est aussi
une gigantesque ferme : vaches, poules, moutons, chèvres, cochons, chiens,
tracteurs, purin, fumier, purin, fumier, purin, fumier, foin, petits vieux au
travail : une vision archaïque et harmonieuse du travail de la terre, de
l’agriculture. Notre communauté de pèlerins (Sky, Patrizia, les Japonais, les
Américains, Harald et moi-même) progressons bien et nous retrouvons
systématiquement aux étapes. La pluie ne nous aura pas lâché aujourd’hui. Le
pèlerin de Haute-Normandie que je suivais depuis la Saintonge est arrivé
aujourd’hui à Saint-Jacques.
Jeudi 18 Janvier : Arzua – Arca : 20,3 km
Météo : doux, venteux et
humide : océanique
Avant-dernier jour de marche, dans une
ambiance très océanique. Notre chemin serpente et ondule à travers les bois
d’eucalyptus et les exploitations agricoles. D’ailleurs, la Galice ressemble à une
basse-cour géante : gadoue, purin, animaux et tracteurs : la noblesse
et aussi la misère de l’agriculture. Revenons à hier soir : l’auberge
d’Arzua fut très propre à notre arrivée et nous pûmes profiter d’une douche
excellente. Avec les Américains, nous avons fêté le 100e jour de
marche d’Harald. David, un pèlerin irlandais rencontré à Leòn, arrive :
une excellente surprise ! Hélas, ensuite arrive un groupe d’Espagnols
typiques, c'est-à-dire peu respectueux des autres, sales et indécents. Je
retrouve l’ambiance détestable des 100 derniers km de l’été, avec le flot des
touristes soi-disant pèlerins. Retour à aujourd’hui. Demain :
Saint-Jacques. Harald est visiblement ému. De moi, qu’en est-il, qu’en
sera-t-il ? Le souvenir de l’arrivée de cet été est récent. Ce que je
désire, c’est d’avoir le temps de prier dans la cathédrale. Le
sanctuaire ! Voilà le lieu où je veux être les jours suivants, avant de
rentrer chez moi et de revoir famille, amis et relations. Je retiens la
difficulté de la route, les joies des rencontres, les moments d’exaspération et
ceux d’action de grâce, la peur et la confiance.

L’émotion de
l’arrivée
Vendredi 19 Janvier : Arca – Saint-Jacques de Compostelle : 20 km
Météo : doux, humide, océanique,
bruine
La soirée à Arca fut totalement
différente de ce que j’ai vécu cet été : calme, propreté et convivialité.
Nous n’étions que 5 : les 2 Japonais, David l’Irlandais, Harald et moi.
Nous pûmes cuisiner. Ce matin, nous sommes partis tôt de façon à arriver à la
cathédrale de Saint-Jacques pour la messe des pèlerins de 12h. Les premiers km
se firent à la lampe torche dans les eucalyptus, sous un ciel bien celtique.
Une première longue montée nous transporta vers l’aéroport puis, à partir de
Lavacolla, une seconde montée nous conduisit au Monte del Gozo, Montjoie. Le ciel
couvert ne nous permit pas de voir correctement la ville. Néanmoins, nous avons
chanté « tous les matins ». Nous arrivâmes progressivement dans
Saint-Jacques, mais la cathédrale ne se montra que vers le dernier moment.
Quelle ne fut pas mon émotion lorsque j’aperçus les tours ! Ensuite, nous
avons débouché sur la grande place de l’Obradoiro, tant attendue. Celle-ci
était quasiment vide, et tous les bâtiments étaient verdâtres et sombres,
couverts de mousse. Après quelques instants de silence devant la splendide
façade, nous sommes entrés pour la messe. Nous rejoignîmes le groupe
d’Américains. Belle messe, avec de beaux chants animés par une chaleureuse
religieuse, beau jeu d’orgue, et surtout, don du Ciel, le Botafumeiro,
l’encensoir géant à la fin de la messe. C’est à ce moment-là que j’ai ressenti
l’émotion de l’arrivée. J’ai à nouveau ressenti l’émotion de l’Eglise pour les
pèlerins. Après la messe, ce fut l’obtention de la Compostela au bureau
des pèlerins. Ce ne fut pas nécessaire de faire la queue comme en été. Puis
avec les Américains, nous avons fêté l’arrivée dans un resto local, avant de
trouver une honnête chambre d’hôtel en centre ville. L’après-midi : grand
temps de marche, silence, méditation et prière dans la cathédrale :
portique de la Gloire,
statue de Saint-Jacques, tombeau de Saint-Jacques, Saint-Sacrement. Je confie à
Saint-Jacques et à Dieu mes intentions de prière. Ce soir, dîner au
Parador : en effet, les 10 premiers pèlerins arrivés dans la journée ont
le droit à un repas gratuit. C’est donc avec les deux Japonais et Werner, un
pèlerin allemand précédant Harald, que nous avons dîné. Ensuite, ballade dans
la ville et au lit.

Samedi 20 Janvier : Saint-Jacques de Compostelle : repos
Météo : doux et ensoleillé
Ballade dans Saint-Jacques, achat de
billet de train pour le retour, messe du pèlerin (simplifiée), repas amélioré
dans un resto de Saint-Jacques. Après-midi : ballade dans Saint-Jacques,
temps dans la cathédrale, achat de souvenirs, repas simple avec Harald. Puis
promenade nocturne, mélancolique, seul dans les rues et surtout devant la
façade de la cathédrale. Il faut bien rentrer à la maison et reprendre la
vie ! A ce titre, j’aime beaucoup l’image de la Transfiguration,
qui nous invite à redescendre de la montagne après ce moment de vérité vécu en
présence de Dieu. Mélancolie et joie se mêlent. Mais sur le retour, dans
l’hôtel, dans les escaliers de l’hôtel, qui croise-je ? Patrizia !
Incroyable mais vrai, Patrizia, enfin arrivée à Saint-Jacques malgré son
calvaire aux jambes. Elle est arrivée en compagnie d’un pèlerin espagnol, José,
vivant en Irlande. Nous allons ensemble au resto et dînons de bons fruits de
mer accompagnés d’un excellent vin blanc. Ainsi, c’est dans la joie et la bonne
humeur – finie la mélancolie – que s’achève cette journée à Saint-Jacques,
journée pendant laquelle j’ai pris le temps de profiter de la ville, et surtout
du sanctuaire. J’ai eu à cœur de confier à Saint-Jacques mes proches, amis,
relations, mes hôtes et les pèlerins, les visages rencontrés sur le chemin.
J’ai eu à cœur de demander à Dieu un chemin de vie et de joie.
Dimanche 21 Janvier (Louis XVI) : Saint-Jacques de
Compostelle : retour vers Orléans
Adieux à Harald qui continue vers le
Cap Finistère. Départ du train à 9h04…qui me ramène vers Orléans via Hendaye.
Vingt heures de train m’attendent !
Ce sera la joie des retrouvailles avec
la famille et avec les amis, avec tous ceux qui m’ont accompagné par la pensée
et par la prière. Ce sera la joie de partager ce que j’aurai vécu sur les
chemins. Ce sera la joie de retrouver le confort, les vêtements propres, les
chaussures de ville. La vie ordinaire va reprendre, identique et transformée.
Des événements variés m’attendent déjà : d’abord le baptême de mon filleul
Armand le 11 Février prochain, puis une intervention chirurgicale de
posthectomie le 16… Sitôt rentré à Orléans, je vais m’inscrire aux Assedic et
lancer une active recherche d’un nouvel emploi. Rebondir ! Comme disait
Harald il y a quelques jours, après le chemin de Saint-Jacques, ce sera le chemin
de ma vie.
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